Note de synthèse
CORYS est l’un des actifs industriels les plus singuliers du bassin grenoblois : un éditeur de logiciels de quelques centaines de personnes dont les produits se trouvent à l’intérieur du périmètre de licence de centrales nucléaires, de systèmes de signalisation de métro et de raffineries sur quatre continents. Son identité statutaire ne prête pas à discussion — CORYS SAS, SIREN 413 851 924, immatriculée au 44 rue des Berges à Grenoble. Presque tout ce qu’un analyste voudrait savoir ensuite est contradictoire ou absent. Le registre date sa création de 1997 ; la communication de l’entreprise évoque plus de trente-cinq ans de simulation, ce qui renvoie à la fin des années 1980. Elle publie elle-même son actionnariat — Framatome 50 %, EDF 25 %, IFP Training 25 % — pour un capital social de 4 666 361 €, mais sans date d’effet pour cette répartition. Son effectif est publié trois fois : 291, une tranche 200–249, et plus de 380. Aucun chiffre d’affaires audité n’existe dans une source ouvrable, et nous refusons d’imprimer l’estimation qui circule à sa place. Ce que ce dossier permet en revanche, c’est une lecture précise du mécanisme : il ne s’agit pas d’une entreprise de logiciel ayant des clients industriels, mais d’une entreprise d’ingénierie réglementée dont le livrable se trouve être du code.
I. Le mécanisme : la simulation comme pièce du dossier de sûreté, non comme produit
Le réflexe, devant une société de simulation, est d’y voir un logiciel de niche. Cette lecture échoue ici, et son échec est instructif. Un simulateur pleine échelle de centrale nucléaire ne se vend pas à un service achats comme une licence de CAO. Il existe parce que le régime d’exploitation de l’installation impose que les opérateurs soient formés et périodiquement requalifiés sur une réplique de leur propre salle de commande, et parce que la fidélité de cette réplique est elle-même un objet d’examen. Le client n’achète donc pas des fonctionnalités. Il achète une correspondance défendable entre un modèle mathématique et une installation physique, correspondance qu’un régulateur, un assureur et un exploitant ont tous qualité pour interroger.
Ce seul fait structurel explique la forme de l’entreprise mieux que n’importe quelle prévision de marché. Il explique pourquoi l’actionnariat publié par Framatome — le concepteur de réacteurs à 50 %, l’exploitant EDF à 25 %, et le bras formation raffinage-pétrochimie IFP Training à 25 % — se lit moins comme une table de capitalisation que comme la liste des parties qui ont besoin que les modèles soient justes. Il explique pourquoi les produits sont des plateformes plutôt que des applications : ALICES Plus pour le nucléaire, INDISS PLUS pour les industries de procédés, et une ligne ferroviaire bâtie autour des Ultra Light Simulators et d’interfaces vers la signalisation CBTC de la famille OCTYS. Il explique enfin la durabilité du portefeuille clients : remplacer un simulateur qualifié, c’est rétablir cette correspondance depuis zéro.
Il explique aussi l’opacité. Une entreprise dont la production est intégrée au dossier de sûreté d’un tiers a des raisons structurelles de ne pas publier, et ses actionnaires ont des raisons structurelles de ne pas l’isoler dans leurs comptes. L’absence de chiffres n’est pas ici de la négligence. C’est une conséquence du modèle — et c’est précisément pourquoi un analyste doit refuser de combler le vide par des estimations.
II. Ce que disent réellement les registres
La colonne vertébrale statutaire est ouvrable et cohérente d’un service d’information d’entreprise à l’autre. CORYS est une société par actions simplifiée, SIREN 413 851 924, établissement SIRET 413 851 924 00022, TVA FR16413851924, code APE 6202A (conseil en systèmes et logiciels informatiques), immatriculée au RCS de Grenoble, 44 rue des Berges, 38000 Grenoble.
| Attribut | Valeur | Où c’est publié |
|---|---|---|
| Forme juridique | SAS | Registres français (Annuaire des Entreprises, Société.com, Pappers) |
| SIREN / SIRET | 413 851 924 / 413 851 924 00022 | Idem |
| Siège | 44 rue des Berges, 38000 Grenoble | Idem |
| Date de création statutaire | 1er septembre 1997 ou 24 septembre 1997 | Les services divergent de 23 jours |
| Fondation narrative | Fin des années 1980 (« plus de 35 ans ») | Entreprise et sources encyclopédiques |
| Actionnaires | Framatome 50 % · EDF 25 % · IFP Training 25 % | Page « à propos » de l’entreprise ; corroboré par une encyclopédie tertiaire |
| Capital social | 4 666 361 € | Mentions légales de l’entreprise |
| Effectif | 291 · 200–249 · « plus de 380 » | Trois éditeurs, trois réponses |
| Chiffre d’affaires | Non publié | Aucun chiffre audité ou statutaire ouvrable |
Les deux dates de création constituent un petit écart porteur d’une grande leçon. Aucune n’est fausse dans son cadre : une société peut être constituée à une date et immatriculée à une autre, et une personne morale née en 1997 peut être le véhicule d’une activité antérieure — division, coentreprise ou programme de laboratoire. Ce qu’aucun éditeur ne fait, c’est préciser le cadre qu’il utilise. Nous imprimons donc 1997 pour la personne morale et la fin des années 1980 pour l’activité, et nous refusons d’écrire une année de fondation.
III. L’écart d’effectif, et pourquoi le moyenner serait une faute
Trois nombres circulent. Un réseau professionnel affiche 291 profils rattachés. Un service de registre publie une tranche d’effectif de 200 à 249 pour l’exercice 2022. Le site de l’entreprise indique qu’elle emploie plus de 380 ingénieurs et scientifiques dans le monde. Ce ne sont pas trois tentatives de mesurer une même quantité ; ce sont trois quantités. Le chiffre du réseau compte des affiliations déclarées, bruit d’anciens salariés compris, et exclut quiconque n’a pas de profil. La tranche du registre compte l’emploi salarié déclaré d’une personne morale pour un exercice passé. L’affirmation de recrutement compte une population professionnelle et n’est bornée à aucune entité française.
Une moyenne de 291, 224 et 380 serait un nombre sans référent — sans date, sans périmètre juridique, sans règle de comptage. Elle se propagerait en outre : divisée par une estimation de chiffre d’affaires, elle fabriquerait une productivité ; comparée d’une année sur l’autre, une croissance. Nous imprimons l’écart et retenons un effectif de l’ordre de quelques centaines, en constatant explicitement qu’aucun éditeur n’énonce sa base de comptage.
IV. Chiffre d’affaires : une absence de mesure, non une fourchette
Il n’existe, dans aucune source que nous ayons pu ouvrir, de chiffre d’affaires audité ou statutaire pour CORYS. Un profil très visible de réseau d’affaires affiche une estimation de revenu, que la plateforme qualifie elle-même d’estimation et non de comptes déposés. Nous ne l’imprimons pas, et la raison dépasse cette entreprise. Une estimation d’environ un million de dollars pour une organisation de deux à trois cents ingénieurs n’est pas un ordre de grandeur plausible pour une activité d’ingénierie de cette taille ; la publier, même avec des réserves, donnerait à un chiffre fabriqué l’autorité d’une citation. Le constat honnête est que le chiffre d’affaires de l’entreprise est non mesuré publiquement. Qui en a besoin doit le chercher là où il existerait légalement — dans les comptes consolidés des actionnaires — en notant qu’aucun d’entre eux ne semble isoler cette filiale.
V. Le dossier projets : neuf livraisons datées en neuf mois
Paradoxalement, le matériau le plus vérifiable sur cette entreprise n’est pas financier mais opérationnel. Les travaux de simulation sont annoncés, datés et décrits techniquement, parce que les clients sont des opérateurs publics et des exploitants sous licence. Entre février et septembre 2026, l’entreprise a publié ce qui suit — et lu d’ensemble, c’est une meilleure information que celle offerte par bien des rapports annuels.
| Date | Client | Livrable |
|---|---|---|
| 27 févr. 2026 | Consortium N2G2V (UMN, Grenoble INP-UGA, Université Grenoble Alpes) | Simulateur C EPR en cloud retenu comme outil pédagogique dans un appel France 2030, au sein d’un consortium visant le passage de 130 à 218 diplômés bac+5 du nucléaire par an d’ici 2028 |
| mars 2026 | EDF — rénovation de parc COCASE | Recette usine de l’étape PP4 (1300 MW) VD4 de la salle de commande numérique, après les étapes 900 MW (CP1, CP2) et 1300 MW (P4) ; livraison à DIPDE Marseille en avril, puis au simulateur pleine échelle de Cattenom en juillet 2026 |
| 20 mars 2026 | Epic Games | Certification Unreal Engine Service Partner après trois ans de R&D depuis début 2023 par une équipe de plus de 15 ingénieurs |
| avr. 2026 | EDF, avec REEL | Simulateur de manutention du combustible utilisant de vrais automates de tranche, installé auprès des équipes d’exploitation sur le site de l’EPR de Flamanville 3, répliquant bâtiment réacteur, bâtiment combustible et installations de transfert |
| 23 avr. 2026 | Berliner Verkehrsbetriebe (BVG) | Suite complète de formation tramway : huit simulateurs réplique à cabine complète et des Ultra-Light Simulators |
| 6 mai 2026 | Framatome — site d’Ugine | Simulateur dynamique INDISS PLUS d’un four de refusion à l’arc sous vide (VAR) modélisant une session complète de fusion de lingot de zirconium, par phases : nominal puis scénarios de défaut |
| 17 juin 2026 | GTS — Elizabeth line, pour Transport for London | Douze Ultra-Light Simulators Class 345 Aventra répliquant CBTC, ETCS niveau 2 et AWS/TPWS sur 35 miles d’itinéraire, en salles de six autour d’un poste instructeur |
| 22 juin 2026 | Pacific National, Australie | Seize Ultra-Light Simulators répartis sur Greta (NSW) et Sarina (QLD), dont une reproduction géo-spécifique du corridor de fret lourd de la Hunter Valley |
| 6 juil. 2026 | RATP Dev — Caen | Recette sur site du 22 au 26 juin, moins de cinq mois après le lancement : dix simulateurs ultra-légers, un poste instructeur, un poste de préparation de scénarios, avant une reprise de service normande en juillet 2027 |
| 13 juil. 2026 | Direct Rail Services, Royaume-Uni | Mise en service des simulateurs ETCS Class 68 — un réplique et huit Ultra-Light Simulators — rapidité attribuée à la validation en usine avant expédition |
Quatre mécanismes apparaissent dans ce tableau, et aucun n’est un argument marketing.
C’est la règle qui crée le carnet. Six des dix éléments existent parce qu’une règle a changé, non parce qu’un client voulait un nouveau logiciel : déploiement de l’ETCS au Royaume-Uni, visite décennale d’une salle de commande numérique de 1300 MW, qualification de la manutention du combustible sur un EPR. Le renouvellement réglementaire est une demande que les récessions n’aplatissent pas.
Le risque de livraison est déplacé en usine. Deux fois en trois mois, l’entreprise a mis sa tenue de délais en titre : une recette usine dans les temps, puis une recette sur site à moins de cinq mois du lancement. Dans un métier où le client ne peut pas commencer à former avant la recette, la ponctualité est une fonctionnalité du produit.
La chaîne image est devenue une barrière en 2023. La certification Epic Games est datée et chiffrée : trois ans, plus de quinze ingénieurs, un système de génération d’images reconstruit. C’est le signal d’allocation de capital le plus clair que l’entreprise ait jamais publié, et il explique pourquoi le démonstrateur InnoTrans met en avant l’oculométrie et l’IA plutôt que la fidélité.
La pénurie de compétences est devenue un client. L’élément N2G2V est le vrai indice stratégique. Un éditeur de simulateurs inscrit dans un programme national visant à porter la production de diplômés du nucléaire de 130 à 218 par an ne vend plus seulement aux exploitants : il vend au système de formation qui les alimente — dans sa propre ville.
VI. L’entreprise se contredit sur sa propre échelle — et cela mérite d’être imprimé
Les contradictions les plus nettes de ce dossier ne sont pas entre éditeurs rivaux. Elles sont entre les pages du site de l’entreprise elle-même, consultées le même jour.
| Affirmation | Une page dit | Une autre dit |
|---|---|---|
| Simulateurs en service | Transport : « environ 2000 simulateurs en service » | Transport, même page : « 1 500+ simulateurs en service dans le monde » ; Procédés : « plus de 2600 simulateurs » |
| Empreinte géographique | Transport : présence dans plus de 30 pays | Procédés : simulateurs livrés dans plus de 60 pays |
| Années d’expérience | À propos : plus de 35 ans | Nucléaire : plus de 30 ans ; Transport : 35 ans |
Aucune de ces affirmations n’est nécessairement fausse. Un parc ferroviaire n’est pas un parc de procédés ; les pays où des simulateurs ont été livrés ne forment pas le même ensemble que les pays de présence ; et 2 000 en service contre 1 500+ dans le monde peut relever de deux périmètres de comptage. Mais aucune page n’énonce son périmètre : aucun de ces nombres n’est donc utilisable tel que publié. Nous les imprimons tels quels et n’en adoptons aucun. Le seul chiffre de parc assorti d’un périmètre est le britannique — plus de 200 simulateurs de conduite déjà en service sur le réseau du Royaume-Uni, publié dans l’annonce Elizabeth line — ce qui prouve qu’un comptage périmétré est possible dès que l’entreprise le décide. La ligne nucléaire indique par ailleurs que 80 ingénieurs et experts travaillent sur les simulateurs de centrales — la seule sous-population quantifiée de tout le dossier, et un plancher utile : elle est incompatible avec la plus basse des publications d’effectif dès que l’on ajoute le ferroviaire et les procédés. Un rassemblement du personnel rapporté le 23 juin 2026 comme « près de 200 collaborateurs » au Château de Sassenage est un cinquième point de mesure d’une cinquième nature — une présence, non un emploi — et il est imprimé comme tel.
Deux signaux de qualité vérifiables subsistent : l’entreprise publie des certifications ISO 9001, ISO 14001 et ISO 27001, la troisième important commercialement puisque les données de procédé des clients sont elles-mêmes sensibles ; et elle déclare appliquer le code d’éthique de Framatome, ce qui corrobore la relation d’actionnariat par une seconde voie.
Lu comme un portefeuille, c’est une couverture que peu d’éditeurs peuvent construire : trois verticales réglementées dont les cycles d’investissement sont commandés par des forces différentes — licences et nucléaire neuf, plans d’investissement des transports urbains, grands arrêts de raffinerie — avec le même noyau de modélisation et de validation en dessous. C’est l’argument stratégique de l’actif, et il ne dépend d’aucun chiffre financier.
VII. Ce que nous refusons de publier
Nommer les lacunes fait partie de l’analyse ; ce n’en est pas l’excuse.
- Tout chiffre d’affaires, EBITDA, carnet de commandes ou montant de contrat. Aucun n’est publié ; l’estimation qui circule est un artefact de plateforme et est exclue.
- Toute année de fondation unique. Les dates statutaires de 1997 et le récit de la fin des années 1980 décrivent deux objets différents.
- Toute date d’effet de la répartition 50/25/25. L’entreprise publie les pourcentages, pas la date. Une encyclopédie tertiaire raconte une entrée de Tractebel et TechnicAtome en 1997, une sortie de Tractebel en 2009, une étape Areva 66 % / EDF 34 % et un changement de nom en février 2015 ; nous le rapportons comme un récit qui circule, non comme un historique de capital, aucun document statutaire n’ayant été ouvert.
- Tout effectif en un seul nombre, et donc tout taux de croissance, de rotation ou de revenu par salarié.
- Toute implantation au-delà des quatre que l’entreprise publie. Elle nomme Grenoble, CORYS Inc. (Jacksonville et Houston), CORYS India Simulation Systems à Pune et CORYS Simulation Middle East à Nicosie ; un annuaire tiers ajoutant la Chine n’est pas corroboré et n’est pas imprimé comme implantation.
- Toute fourchette de salaire. Aucune offre publiée n’en porte.
- Toute part de marché. Aucune source ouvrable ne la mesure.
- Tout parc ou nombre de pays unique. L’entreprise publie 2000, 1 500+ et 2600 simulateurs, et 30+ comme 60+ pays, sans périmètre ; nous n’en adoptons aucun.
- Tout effectif total déduit des 80 ingénieurs du nucléaire. C’est un plancher pour une ligne, non un total d’entreprise.
VIII. La conclusion qu’un investisseur ou un ingénieur doit tirer
La tentation, devant une entreprise aussi discrète, est de conclure qu’il n’y a rien à voir. C’est l’inverse : le silence est le résultat. CORYS est une petite organisation logicielle grenobloise rendue structurellement nécessaire à trois industries réglementées, détenue par les contreparties qui ont le plus besoin que ses modèles soient défendables, et donc soustraite à la pression tarifaire qui gouverne le logiciel d’entreprise ordinaire. Son risque n’est pas le déplacement concurrentiel ; c’est la dépendance aux cycles d’investissement du nucléaire, du transport urbain et du raffinage, et à des actionnaires qui pourraient la réorganiser sans communiqué. Qui raisonne sur cet actif doit raisonner sur ces cycles et cette gouvernance — non sur un chiffre d’affaires que personne n’a publié.
