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Baies de supercalculateur exascale Bull refroidies à l'eau chaude, collecteurs de fluide et câblage optique dense sur toute la longueur de la salle.
TENDANCES DE L'INDUSTRIE
10 min de lecture

Une adresse, deux employeurs : ce que le rachat de Bull par l’État a fait à Échirolles

C

Career-On Editorial Intelligence

Note de synthèse

Le 31 mars 2026, le groupe Atos a finalisé la cession de Bull — ses activités Advanced Computing — à l'État français, pour une valeur d'entreprise pouvant atteindre 404 millions d'euros, dont 104 millions4 de compléments de prix conditionnels. L'État est devenu l'actionnaire unique d'une activité que le vendeur chiffre à environ 0,7 milliard4 d'euros de chiffre d'affaires 2025 et l'entreprise elle-même à environ 720 millions4 d'euros, avec plus de 3 000 collaborateurs, dont la moitié en France. Quatre mois plus tôt, le 18 novembre 2025, cette même activité signait le contrat de construction d'Alice Recoque, le premier supercalculateur exascale français. Ce dossier examine ce que cette séquence produit sur un site industriel du sud de la métropole grenobloise — Échirolles — et démontre, à partir du site d'emploi de l'employeur lui-même, que le campus héberge désormais les salariés de deux entreprises distinctes, aux actionnaires distincts. Onze familles d'affirmations que nous n'avons pas pu sourcer sont nommées et refusées en fin de dossier.

I. L'opération, précisément

Le communiqué du vendeur, daté du 31 mars 2026, indique que le groupe Atos a finalisé la cession de Bull, ses activités Advanced Computing, à l'État français pour une valeur d'entreprise pouvant atteindre 404 millions d'euros, dont 104 millions de compléments de prix conditionnels. Le même document retrace l'arithmétique de l'année écoulée : un contrat de cession d'actions signé le 31 juillet 2025, puis un ajustement de périmètre excluant zData, une activité de conseil et de solutions Big Data, qui ramène les compléments de prix de 110 à 104 millions d'euros et la valeur d'entreprise de 410 à 404 millions au maximum.

Deux chiffres méritent une lecture lente. D'abord, le prix est un plafond, non un versement : « jusqu'à » 404 millions d'euros, dont 104 millions conditionnés à la performance future. Un quart du titre est une promesse. Ensuite, le vendeur chiffre l'activité cédée à environ 0,7 milliard d'euros de chiffre d'affaires sur l'exercice 2025, tandis que le communiqué de l'entreprise acquise, du même jour, indique un chiffre d'affaires d'environ 720 millions d'euros en 2025. Ces deux chiffres sont compatibles ; nous imprimons les deux avec leurs sources plutôt que de retenir le plus rond.

Le périmètre importe davantage que le prix. Le vendeur définit Advanced Computing comme les divisions HPC & Quantum et Business Computing & Artificial Intelligence, et précise qu'après la cession Eviden — la marque Atos que le site de l'agglomération grenobloise portait depuis 2023 — conserve les produits de cybersécurité, les systèmes critiques de mission et la Vision AI, pour un chiffre d'affaires 2025 pro forma d'environ 0,3 milliard d'euros. Les activités Vision AI ont été explicitement sorties de l'opération, séparation que le vendeur avait déjà signalée en recevant l'offre confirmative de l'État le 2 juin 2025.

L'entreprise qui opère sur le campus d'Échirolles a changé de nom quatre fois en une décennie de documents publics, et le dernier changement précède de dix semaines celui de son actionnaire. Le 29 janvier 2026, la marque historique Bull était relancée — le communiqué parle du « retour d'un nom technologique historiquement enraciné » et, explicitement, d'« une étape stratégique sur le chemin qui la mène à devenir une entreprise privée et indépendante, après la signature du contrat de cession d'actions avec l'État français le 31 juillet 2025 ».

DateÉvénement, tel que publiéChiffre publié
2 juin 2025Offre confirmative reçue de l'État français ; Vision AI exclue
31 juillet 2025Contrat de cession d'actions signéValeur d'entreprise jusqu'à 410 M€ ; compléments 110 M€
18 nov. 2025Contrat Alice Recoque signé avec EvidenEuroHPC JU : budget total 354,8 M€
29 janv. 2026Lancement de la marque Bull« Plus de 2 500 ingénieurs et experts » ; 1 500 brevets
6 mars 2026Résultats annuels 2025 du groupe AtosCA 8 001 M€ ; marge opérationnelle 351 M€ (4,4 %)
31 mars 2026Cession finalisée ; État actionnaire uniqueJusqu'à 404 M€ ; compléments 104 M€ ; CA 2025 env. 720 M€

Les effectifs et les nombres de brevets publiés dans ces communiqués ne concordent pas, et nous n'en faisons pas la moyenne. Le 29 janvier 2026, le lancement de marque évoque « une équipe de plus de 2 500 ingénieurs et experts » et « une R&D de rang mondial appuyée sur 1 500 brevets ». Le 31 mars 2026, le communiqué de finalisation évoque « plus de 3 000 professionnels et experts, dont la moitié basés en France ». Une offre d'emploi publiée sur le site d'emploi du groupe le 31 août 2026, sous le texte institutionnel Bull, revendique « plus de 1 600 brevets ». Périmètres différents, dates différentes, règles de comptage des familles de brevets possiblement différentes : trois chiffres, trois millésimes, imprimés tels quels.

III. Échirolles héberge désormais deux employeurs

C'est le constat qu'aucun communiqué d'entreprise ne donne, et la raison d'être de ce dossier. Parce que les produits de cybersécurité sont restés chez Eviden tandis que le HPC partait avec Bull, la population d'ingénierie d'Échirolles et de Grenoble a été scindée par la finalisation du 31 mars 2026 — et cette scission est visible, cinq mois plus tard, dans le texte institutionnel de deux offres publiées sur le même site d'emploi.

Une offre de développeur full stack publiée le 31 août 2026 (référence 548023, localisation Échirolles, FR) s'ouvre sur le récit Bull : « un siècle d'innovation Européenne », « des architectures HPC de nouvelle génération aux supercalculateurs exascale », « plus de 1 600 brevets ». Elle nomme le site directement : « Sites HPC Bull en France : Échirolles (38, près de Grenoble) ou Les Clayes-sous-Bois (78) », en modèle hybride avec des journées de présence dites « intentionnelles ». L'équipe est Solution, Design & Architecture (SDA), division Outillage, et le produit est CQFD, présenté comme l'application interne critique utilisée par l'avant-vente, la revue de solutions, l'usine et la livraison « pour modéliser, concevoir et tarifer nos supercalculateurs ».

Une offre de développeur C senior Linux publiée le 3 septembre 2026 (référence 543669, même champ de localisation, Échirolles, FR) s'ouvre sur une entreprise entièrement différente : « Bienvenue chez Eviden […] avec 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires annuel », « plus de 36 pays et 4 200 talents ». Son contenu est Evidian IAM — gestion des identités et des accès, Web Access Management et fédération d'identités — au sein de la division Cybersecurity Products, avec une équipe R&D décrite comme « basée à Grenoble ».

Les deux énoncés peuvent être vrais simultanément, et c'est précisément le point. À trois jours d'intervalle, sur un même site d'emploi, une même localisation recrute pour un fabricant de supercalculateurs détenu par l'État et pour la ligne de produits de cybersécurité d'un groupe coté. Le chiffre d'affaires d'un milliard d'euros affiché dans l'offre de septembre est par ailleurs incohérent avec les 0,3 milliard pro forma du vendeur pour Eviden après cession — preuve qu'un texte de recrutement retarde de plusieurs mois sur une opération capitalistique. Nous signalons l'écart ; nous ne le tranchons pas, et nous ne traitons pas une page carrières comme une information financière.

Conséquence pratique pour qui cartographie l'industrie de la métropole : une adresse n'est plus une entreprise. Une couverture qui compte « Eviden Échirolles » comme un employeur, un actionnaire et un bilan compte quelque chose qui a cessé d'exister le 31 mars 2026.

IV. Alice Recoque : la machine, et les deux budgets

Le 18 novembre 2025, l'entreprise commune EuroHPC a annoncé la signature du contrat d'acquisition d'Alice Recoque avec Eviden. Le système sera détenu par EuroHPC, hébergé et exploité par le consortium Jules Verne — la France via GENCI (entité d'hébergement) et le CEA (site d'hébergement), avec les Pays-Bas via SURF et la Grèce via GRNET — et installé au TGCC du CEA à Bruyères-le-Châtel. Les pages HPC du CEA indiquent une installation en 2026 et une mise à disposition des communautés françaises et européennes en 2027, en remplacement du Joliot-Curie de GENCI.

Les deux budgets publiés ne sont pas le même chiffre, et l'écart constitue l'information :

Source, datée du 18 novembre 2025MontantPérimètre déclaré
Communiqué EuroHPC JU354 800 000 €Acquisition, livraison, installation et maintenance ; 50 % programme Europe numérique, 50 % consortium Jules Verne
Communiqué Eviden / AMD554 millions €« Coût global du projet sur 5 ans d'exploitation »

Une enveloppe d'achat et un coût de possession sur cinq ans répondent à deux questions différentes, et un lecteur qui n'en voit qu'une se trompe d'environ 200 millions d'euros sur le programme. Nous imprimons les deux, attribués et datés, et nous nous refusons délibérément à soustraire l'un de l'autre pour en déduire un coût d'exploitation : aucun des deux éditeurs n'affirme que les 554 millions contiennent les 354,8 millions sur le même périmètre.

L'architecture, publiée par EuroHPC et corroborée par le CEA, est un acte délibéré de politique de chaîne d'approvisionnement. Une partition de calcul unifiée associe des processeurs AMD EPYC Venice à 256 cœurs à des GPU AMD Instinct MI430X de nouvelle génération en mémoire cohérente ; le CEA indique que ces GPU embarquent 432 Go de HBM4 et 19,6 To/s de bande passante mémoire. Une seconde partition, scalaire, utilise des processeurs Arm européens SiPearl Rhea2 développés dans le cadre de l'European Processor Initiative. Le tout est fédéré par l'interconnexion européenne BXI v3 à 800 Gbit/s entre GPU et 400 Gbit/s entre CPU, dans des baies BullSequana XH3500, avec un stockage DDN et une pile d'exploitation associant la suite Ocean du CEA à SLURM, Kubernetes, Lustre, Grafana et Prometheus. Le refroidissement est un direct liquid cooling à eau chaude pour les baies unifiées et des portes réfrigérées pour les baies scalaires. Le fournisseur indique que près des trois quarts de la production des composants XH3500 a été relocalisée en Europe.

Deux affirmations de performance méritent d'être citées exactement plutôt que paraphrasées. Le fournisseur indique que la machine dépassera un exaflop par seconde en simulation scientifique, ce qui représente une multiplication par cinquante de la capacité de calcul par rapport au système précédent, pour une puissance électrique multipliée par cinq seulement. Ce rapport — dix fois mieux par watt, selon le cadrage de l'éditeur — constitue tout l'argument commercial des machines européennes refroidies à l'eau, et c'est aussi une affirmation portant sur un système qui n'est pas encore en production. Il s'agit d'un objectif de conception publié par le vendeur, non d'une mesure.

Le site d'accueil a dû être reconstruit pour la recevoir. Le CEA indique que les travaux d'infrastructure du TGCC en 2024 et 2025 ont renforcé la dalle béton à 2 800 kg/m² sur 700 m², ajouté 24 MW de puissance électrique disponible avec environ 10 % de capacité d'onduleurs supplémentaire, et créé une boucle dédiée de refroidissement à eau chaude de 20 MW. L'exascale est un programme de génie civil avant d'être un programme informatique.

V. L'année du vendeur, pour l'échelle

Le groupe Atos a publié ses résultats annuels 2025 le 6 mars 2026 : un chiffre d'affaires de 8 001 millions d'euros contre 9 577 millions en 2024, une marge opérationnelle de 351 millions, soit 4,4 % du chiffre d'affaires — décrite comme doublée sur un an, depuis 199 millions —, une variation nette de trésorerie limitée à −326 millions, et des émissions de gaz à effet de serre réduites de 58 % par rapport à la base 2019. Le communiqué indique que 88 % de l'objectif d'économies sur trois ans du plan Genesis a été atteint en moins d'un an, et prévoit une génération de trésorerie positive dès 2026.

Lue avec la cession, la séquence est cohérente : un groupe qui réduit de moitié la complexité de son portefeuille pour restaurer ses fondations, et un État qui achète la partie qu'il ne pouvait se permettre de voir restructurée hors de France. Le communiqué de finalisation décrit l'opération comme dotant Bull « d'un actionnaire public de long terme, garantissant stabilité, continuité stratégique et préservation d'expertises critiques », et le ministre délégué à l'Industrie la présente comme le maintien en France de capacités critiques « en particulier pour les industries de défense ». L'entreprise indique par ailleurs exploiter la seule usine de supercalculateurs d'Europe, à Angers.

VI. Ce que nous refusons d'affirmer

Aucun effectif d'Échirolles, avant ou après la scission — aucun éditeur n'en publie. Aucune répartition des 404, 354,8 ou 554 millions d'euros sur le site isérois. Aucun chiffre d'affaires, marge ou carnet de commandes pour Bull en tant qu'entreprise publique autonome au-delà des 720 millions / 0,7 milliard publiés pour 2025. Aucune réconciliation des effectifs de 2 500 et de plus de 3 000, ni des comptes de 1 500 et de plus de 1 600 brevets. Aucune déduction que le milliard d'euros d'une offre d'emploi de septembre 2026 serait actuel. Aucun chiffre de performance ou d'efficacité mesuré pour Alice Recoque, qui n'est pas en service. Aucune date de livraison au-delà de l'installation en 2026 et de la disponibilité en 2027 publiées par le CEA. Aucune affirmation sur les salariés transférés vers l'un ou l'autre employeur, ni dans quelles proportions. Aucun chiffre de création d'emplois attaché à l'acquisition par l'État. Aucun prix, consommation ou pourcentage d'approvisionnement pour une autre machine que ceux cités. Et aucune assertion selon laquelle la propriété publique rendrait l'emploi sur le site plus sûr : c'est une hypothèse sur l'avenir, et ce dossier n'imprime que le dossier.

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