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Main gantée tenant une plaque de substrat poli miroir, bandes de lumière ambrée de salle blanche.
TENDANCES DE L'INDUSTRIE
11 min de lecture

Le cycle des substrats, daté : ce que le départ d’un tiers du chiffre d’affaires de Soitec raconte

C

Career-On Editorial Intelligence

Note de synthèse

Entre mars 2025 et mars 2026, Soitec — l'entreprise de Bernin dont les substrats innovants se trouvent sous une part importante des façades radiofréquence de la planète — a perdu un tiers de son chiffre d'affaires. L'exercice 2024-2025 s'est établi à 891 millions d'euros, en baisse de 9 % (Soitec, 27 mai 2025) ; l'exercice 2025-2026 à 592 millions d'euros, en baisse de 34 % en données publiées et de 30 % à périmètre et taux de change constants (Soitec, 27 mai 2026). Entre les deux : le retrait des perspectives financières le 27 mai 2025, un résultat net semestriel de −67 millions d'euros (19 novembre 2025), un dispositif de chômage partiel sur le site de Bernin à compter du 17 novembre 2025, et une succession à la direction générale effective le 1er avril 2026. Puis la courbe s'est retournée : 113 millions d'euros au premier trimestre 2026-2027, en hausse de 23 % sur un an à périmètre et change constants (22 juillet 2026), et le 2 septembre 2026 le groupe a relevé sa prévision de croissance du deuxième trimestre à environ 50 %, portée par la demande en photonique. Ce dossier lit l'arc entier — le creux et le retournement — à partir de publications datées, car le cycle des substrats est la partie de l'histoire de la souveraineté que personne ne met dans une brochure.

I. Ce qu'est un substrat innovant, et pourquoi c'est un point de passage obligé

Une usine de logique transforme une plaquette en circuits. Soitec fabrique la plaquette qui arrive — non pas un simple disque de silicium, mais un empilement : une couche active fine, terminée avec précision, transférée sur une base isolante ou porteuse, collée puis fracturée par le procédé Smart Cut de l'entreprise. La valeur d'ingénierie n'est pas dans le silicium ; elle est dans l'interface. L'uniformité d'épaisseur de couche, mesurée en atomes, l'intégrité de l'oxyde enterré, la densité de défauts et le comportement de bord décident si la fenêtre de procédé du client se referme ou non.

C'est pourquoi les substrats constituent un point de passage obligé plutôt qu'une marchandise. Un concepteur de façade radiofréquence qui a qualifié une plateforme de substrat y a consacré des années de caractérisation de procédé ; changer de fournisseur signifie requalifier le produit, non réémettre un bon de commande. Le coût de changement est la douve — et il coupe des deux côtés. Quand la demande finale s'effondre, le fabricant de substrats ne peut pas basculer vers un marché adjacent en un trimestre, parce que ce marché adjacent ne l'a pas qualifié non plus.

La taxonomie produit de Soitec rend cette dépendance lisible : RF-SOI et POI pour les façades mobiles, FD-SOI pour le numérique basse consommation, Photonics-SOI pour l'interconnexion optique, les substrats pour imageurs, et SmartSiC pour l'électronique de puissance des véhicules électriques. Quatre de ces familles dépassaient environ 100 millions de dollars américains (le groupe publie ces seuils de plateforme en dollars américains) de chiffre d'affaires annuel à la clôture 2024-2025, lorsque le POI est devenue la quatrième à franchir ce seuil (Soitec, 27 mai 2025). Dans un métier de substrats, la diversification se mesure en plateformes qualifiées — et elle prend une décennie.

II. Le cycle, daté

Lues dans l'ordre, les publications ne laissent aucune ambiguïté. Le 14 février 2025, le chiffre d'affaires des neuf premiers mois de l'exercice 2024-2025 ressortait en baisse de 13 % à 564 millions d'euros, la dégradation étant attribuée au marché automobile (Le Dauphiné Libéré, 14 février 2025). Le 27 mai 2025, le groupe clôturait l'exercice à 891 millions d'euros, −9 % en données publiées comme à périmètre et change constants, avec un quatrième trimestre à 327 millions d'euros, stable sur un an à périmètre constant, et un flux de trésorerie disponible positif de 26 millions d'euros (Soitec, 27 mai 2025). Le même communiqué retirait les perspectives financières, en invoquant une visibilité réduite (Boursier.com, 27 mai 2025).

Six mois plus tard, le creux était complet. Le chiffre d'affaires du premier semestre 2025-2026, clos le 30 septembre 2025, s'établissait à 231 millions d'euros, en baisse de 32 % en données publiées et de 29 % en organique ; le seul deuxième trimestre atteignait 139 millions d'euros, en hausse de 47 % en organique par rapport au trimestre précédent mais en recul de 36 % face aux 217 millions du deuxième trimestre 2024-2025. L'EBITDA reculait de 30 % à 79 millions d'euros, alors même que la marge d'EBITDA progressait à 34,1 % — combinaison qui indique une base de coûts défendue pendant que les volumes partaient. Le résultat net semestriel s'établissait à −67 millions d'euros, affecté par des éléments non récurrents (Soitec, 19 novembre 2025 ; Boursier.com, 19 novembre 2025).

L'exercice 2025-2026 s'est clos le 27 mai 2026 à 592 millions d'euros, −34 % en données publiées et −30 % à périmètre et change constants (Soitec, 27 mai 2026). En deux exercices, une entreprise qui guidait vers la croissance avait perdu environ 300 millions d'euros1 de chiffre d'affaires annuel.

III. Ce que le marché a fait au titre

Les marchés d'actions valorisent les cycles de substrats avec violence, parce que le levier opérationnel joue dans les deux sens. Le 6 février 2025, après un avertissement sur les résultats de l'exercice et une indication faible pour l'exercice suivant, le titre a chuté d'environ 28,9 % en séance à 58,40 euros, touchant 55,70 euros (Le Revenu, 6 février 2025). Le 28 mai 2025, séance suivant le retrait des perspectives, le titre a de nouveau reculé — Les Echos ont rapporté une baisse d'environ 20 %9, BFM Bourse 23 %. Nous donnons la fourchette plutôt que de choisir un chiffre, parce que deux comptes rendus sérieux de la même séance ne concordent pas, et qu'arrondir une donnée contestée en une seule valeur est la manière dont un dossier devient une rumeur.

IV. La vérité du portefeuille : quatre lignes à l'échelle, une ligne arrêtée

La publication la plus instructive du cycle n'est pas un chiffre d'affaires ; c'est un arrêt. Dans ses résultats 2024-2025, Soitec a annoncé la sortie programmée de l'Imager-SOI, en précisant que le chiffre d'affaires du premier trimestre 2025-2026 en serait affecté et en citant 25 millions de dollars américains de chiffre d'affaires Imager-SOI au premier trimestre 2024-2025 (Soitec, 27 mai 2025). Au communiqué semestriel de novembre 2025, la sortie était décrite comme un arrêt programmé, le groupe notant que hors ligne arrêtée, le chiffre d'affaires de la division Edge & Cloud AI progressait de 34 % (Soitec, 19 novembre 2025).

C'est une décision de portefeuille prise en public : arrêter une ligne qui ne rentabilise plus son temps de salle blanche, et laisser le mix porter le récit. C'est aussi la preuve la plus nette que le repli n'était pas uniforme. Les marchés finaux du mobile et de l'automobile ont reculé ; la demande de substrats optiques et liés à l'IA, non.

V. Bernin 4 et le pari du carbure de silicium

L'investissement industriel est le signal le plus honnête qu'émette un fabricant, parce qu'il ne se révise pas par communiqué. Soitec a lancé la construction d'une quatrième usine sur son site historique de Bernin en mars 2022, en annonçant qu'elle serait principalement dédiée aux nouveaux substrats en carbure de silicium et accompagnée d'un plan de recrutement de 400 nouveaux salariés (Le Dauphiné Libéré, 11 mars 2022).

L'usine a été inaugurée le 28 septembre 2023. Le communiqué de Soitec décrit une nouvelle usine de Bernin produisant des substrats SmartSiC pour les futures générations de véhicules électriques, sur 2 500 m², avec une capacité de 500 000 plaquettes par an et 400 emplois directs créés (Soitec, 28 septembre 2023). Le ministère français de l'Économie a enregistré la même date, l'inauguration étant conduite par le ministre chargé de l'industrie de l'époque (presse.economie.gouv.fr, 28 septembre 2023). Le montant d'investissement largement cité de 380 millions d'euros1 provient de la couverture de presse de l'inauguration (Les Echos) et n'apparaît pas dans le texte du communiqué de Soitec ; nous l'attribuons à la presse, non à l'entreprise.

La logique industrielle était solide et le calendrier malheureux. SmartSiC est une plateforme d'électronique de puissance dont la courbe de demande est boulonnée aux volumes européens de véhicules électriques, et ces volumes ont décéléré au moment précis où l'usine atteignait sa maturité. Deux partenariats ancrent la plateforme : une coopération avec STMicroelectronics sur la technologie de fabrication de substrats en carbure de silicium annoncée le 1er décembre 2022, au titre d'un protocole d'accord autorisé par le conseil d'administration le 23 novembre 2022 ; et un accord de développement conjoint avec le japonais Resonac annoncé le 24 septembre 2024. Aucune publication vérifiable ne les a depuis remplacés.

VI. Clients, consortiums et corridor élargi

L'histoire commerciale de Soitec est une liste de qualifications de plateformes. La franchise POI remonte à un accord commercial avec Qualcomm Technologies annoncé le 7 juillet 2020, pour des substrats piézoélectriques sur isolant utilisés dans les filtres RF 5G. La capacité hors de France compte autant : l'entreprise a lancé les travaux d'extension de son usine de Pasir Ris à Singapour, destinée à environ doubler la production annuelle du site vers deux millions de plaquettes SOI 300 mm par an. Le lancement des travaux est daté, dans le référentiel documentaire de Soitec, du début décembre 2022 ; comme nous n'avons pu déduire le jour exact que du nom de fichier du document et non de son corps de texte, nous le datons au mois et le signalons.

En aval, le corridor grenoblois alimente sa propre demande. GlobalFoundries et STMicroelectronics ont finalisé le 5 juin 2023 leur accord pour une usine 300 mm exploitée conjointement à Crolles — à quelques kilomètres de Bernin. C'est un élément de contexte d'écosystème, non une transaction de Soitec, et nous le présentons comme tel.

Sur l'argent public, nous restons délibérément étroits. La Commission européenne a approuvé le 8 juin 2023 jusqu'à 8,1 milliards d'euros1 de soutien de quatorze États membres pour un PIIEC en microélectronique et technologies de communication, et la France a annoncé le même jour douze projets nationaux validés ; Soitec figure sur la liste des partenaires du programme PIIEC. Aucune page ouverte ne mentionne de montant attribué individuellement à Soitec : ce dossier n'en énonce donc aucun.

VII. Le coût humain, daté

La partie d'un repli qui atteint les familles arrive plus tard que celle qui atteint le cours de bourse. Le 29 octobre 2025, Place Grenet rapportait qu'un dispositif de chômage partiel était préparé pour le site de Bernin ; La Tribune indiquait le 31 octobre 2025 que la mesure couvrirait l'ensemble des quelque 1 800 salariés du site à compter du 17 novembre 2025. VIPress rapportait le 3 novembre 2025, citant le syndicat CGT de l'entreprise, que le dispositif devait courir de la mi-novembre 2025 à la mi-mai 2026, et que le groupe s'était engagé à ne pas procéder à des licenciements économiques pendant cette période.

L'engagement a été tenu dans sa forme. Ce qui a suivi n'est pas un plan de licenciement mais un dispositif volontaire : le 23 avril 2026, Place Grenet rapportait, sur le compte rendu du syndicat, que la direction envisageait une rupture conventionnelle collective après la période de chômage partiel. La section CGT Soitec a ensuite publié, le 20 juillet 2026, avoir signé l'accord de RCC après consultation des salarié·es. Ces deux éléments sont rapportés par le syndicat et nous les qualifions comme tels ; nous n'avons trouvé aucun communiqué d'entreprise énonçant un nombre cible de départs, et nous n'en donnons donc aucun.

Pour les effectifs, nous utilisons le document audité. Le Document d'enregistrement universel 2024-2025 de Soitec fait état d'un effectif total de 2 252 personnes, dont 1 809 en Europe et 1 791 en France. Il ne donne aucun chiffre propre à Bernin. Les comptes rendus de presse sur le site varient d'environ 1 690 à 1 800 selon le mois et le média ; c'est une fourchette, et nous la publions comme telle.

VIII. Gouvernance : une entreprise d'ère fondatrice recrute un opérateur du secteur

Le 1er octobre 2025, Soitec annonçait que son directeur général Pierre Barnabé avait informé le conseil de son intention de quitter le groupe pour raisons personnelles, et ouvrait un processus de succession. Le 8 janvier 2026, le conseil nommait Laurent Rémont, avec effet au 1er avril 2026 (AFP via Boursorama, 8 janvier 2026 ; Electroniques.biz, 9 janvier 2026). Le Figaro présentait cette nomination le 12 janvier 2026 comme le recrutement d'un spécialiste du secteur pour voler au secours du fabricant.

L'enchaînement mérite d'être noté par quiconque lit ce dossier comme une décision de carrière : la succession a été annoncée pendant la période de chômage partiel et achevée un mois avant que les discussions sur la RCC ne deviennent publiques. Dans l'industrie capitalistique, une transition de direction est rarement neutre pour l'organisation.

IX. Le retournement

Le 22 juillet 2026, Soitec publiait un chiffre d'affaires du premier trimestre 2026-2027 de 113 millions d'euros, en hausse de 23 % sur un an à périmètre et change constants — la première croissance annuelle de la séquence. Le 2 septembre 2026, dans un point sur l'activité, le groupe relevait la croissance attendue du deuxième trimestre à environ 50 %, contre environ 30 %, en invoquant une forte demande de Photonics-SOI.

Deux observations, disciplinées l'une comme l'autre. D'abord, la croissance est arithmétiquement flattée par une base exceptionnellement faible : 113 millions d'euros est un rebond contre un comparatif effondré, non un retour à l'échelle de 2024-2025. Ensuite, le moteur a changé d'identité. L'entreprise entrée dans le repli comme fournisseur de substrats pour le mobile et l'automobile en sort avec l'interconnexion optique — la couche physique des réseaux de centres de données d'IA — comme raison déclarée de sa prévision relevée. Si cela persiste, la description stratégique de Soitec change, et avec elle le profil de compétences qu'elle achète. C'est le sujet du dossier compagnon de cette série.

X. Ce que nous nous refusons à affirmer

Nous n'affirmons pas que du silicium Soitec se trouve dans un appareil grand public précis. Un article largement relayé en mars 2026, attribuant à Soitec le substrat d'un module d'antenne millimétrique de l'iPhone 17, repose sur une analyse de démontage relayée par la presse financière, sans confirmation d'aucune des deux entreprises. Ce type d'attribution de chaîne d'approvisionnement est commercialement sensible et nous l'excluons.

Nous n'énonçons aucun montant de subvention France 2030 ou European Chips Act propre à Soitec, aucune page primaire ouverte n'en contenant.

Nous ne caractérisons pas la montée en cadence de SmartSiC. Aucun document vérifié n'indique si la ligne carbure de silicium monte, est en pause ou dépréciée, et aucune charge de dépréciation qui lui soit rattachée n'a été trouvée. Le silence des publications n'est une preuve d'aucune des deux hypothèses, et nous refusons de le combler.

Nous ne donnons pas d'effectif du site de Bernin en valeur ponctuelle, ni de nombre de départs au titre de la RCC, ni de pourcentage exact pour la baisse du titre du 28 mai 2025. Là où des sources sérieuses divergent ou se taisent, la divergence est le constat.

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