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Grues de chantier au-dessus du site de semiconducteurs STMicroelectronics de Crolles, chaîne de Belledonne en fond sous une lumière d’hiver.
TENDANCES DE L'INDUSTRIE
11 min de lecture

Une usine, deux tailles, deux montants d’aide : le registre de capital de Crolles lu contre lui-même

Note de synthèse

Le plus grand projet industriel jamais annoncé dans la vallée grenobloise est l'usine 300 mm exploitée conjointement que STMicroelectronics et GlobalFoundries se sont engagés à construire à côté de l'usine existante de Crolles. Son dossier public contient trois désaccords qu'une personne envisageant d'y travailler devrait lire avant toute plaquette. La taille du projet est publiée à 5,7 milliards de dollars américains au stade du protocole d'accord de juillet 2022, puis à 7,5 milliards d'euros lors de la finalisation de l'accord le 5 juin 2023. L'aide française associée est rapportée à 2,9 milliards d'euros par Reuters et à 7,4 milliards d'euros par Agence Europe pour ce qui est nominalement la même mesure. Et en janvier 2025, dix-huit mois après la signature, la presse spécialisée a rapporté l'usine mise en pause, GlobalFoundries confirmant seulement que le rythme d'expansion à Crolles suivrait la demande client. Trois mois plus tard, la même entreprise annonçait environ 1 000 départs volontaires en France. Nous publions chaque chiffre avec son éditeur et sa date, nous n'en réconcilions aucun, et nous nommons à la fin les nombres qui n'existent pas publiquement — dont l'objectif de capacité en plaques et le numéro de dossier d'aide d'État de la Commission européenne.

I. Le mécanisme : une usine est d'abord un contrat, ensuite un bâtiment

Le réflexe, devant l'annonce d'une usine, est de prendre le chiffre du titre pour le projet. Ce n'en est pas un. Une installation 300 mm moderne est une suite d'engagements séparables — protocole d'accord, autorisation d'aide d'État, accord signé, autorisation environnementale, démarrage du chantier, entrée des équipements, ligne qualifiée — et chacun peut s'arrêter indépendamment des autres. L'usine conjointe de Crolles est la démonstration la plus nette de ce mécanisme en Europe, parce qu'elle a atteint la quatrième étape avant de s'arrêter.

La séquence commence le 11 juillet 2022, lorsque STMicroelectronics annonce, dans un communiqué déposé auprès de la Securities and Exchange Commission américaine, la signature avec GlobalFoundries d'un protocole d'accord créant une installation 300 mm exploitée conjointement, adjacente à l'usine existante de Crolles, visant la pleine capacité en 2026 et des technologies descendant jusqu'au FD-SOI 18 nm. Le même jour, le président de la République présente à Crolles la « Stratégie Électronique 2030 », adossant un plan national de 5 milliards d'euros au site et annonçant la création de plus de 1 000 emplois.

C'est le premier point à retenir : le chiffre d'emplois et l'usine ont été annoncés ensemble, par deux institutions différentes, le même jour. Ils voyagent liés depuis — raison pour laquelle la pause de 2025 compte davantage que n'importe quelle photographie de chantier.

II. Deux tailles pour un même projet

La taille publiée du projet a changé entre le protocole et la signature.

Chiffres tels que publiés, dans la devise indiquée par l'éditeur. Aucune conversion, aucun pont.
ÉtapeTaille publiéeÉditeur et date
Protocole d'accord5,7 milliards de dollars américainsReuters, 11 juillet 2022
Accord finalisé7,5 milliards d'euros (soit environ 8 milliards de dollars américains selon l'éditeur)EE News Europe, 5 juin 2023

Ces deux nombres diffèrent par le montant et par la devise, et une année les sépare. Il est parfaitement plausible que le périmètre du projet ait réellement grandi entre un protocole et une signature ; il est tout aussi plausible que les deux éditeurs n'aient pas compté la même chose. Aucun ne dit ce que l'autre a compté. Nous conservons donc les deux comme points datés et traitons le coût total du projet comme un chiffre à deux valeurs publiées plutôt qu'à une seule — ce qu'il est.

III. L'aide publique qui possède deux valeurs

C'est du côté de l'argent public que la divergence devient matérielle, parce que c'est la partie dont un citoyen peut légitimement demander le détail.

Quatre faits datés ne sont pas contestés. La Commission européenne a approuvé une mesure française soutenant ST et GlobalFoundries pour la construction et l'exploitation de la nouvelle usine de Crolles, par une décision datée du 27 avril 2023 et rapportée le lendemain, au motif qu'elle renforce la sécurité d'approvisionnement européenne en semiconducteurs. Reuters a confirmé l'autorisation le 28 avril 2023. Le ministère de l'Économie a annoncé la signature du contrat d'aide pour le 5 juin 2023. Et ce même 5 juin 2023, ST et GlobalFoundries ont publié leur propre communiqué finalisant l'accord.

Le montant de cette aide a deux réponses publiées. Reuters, le 5 juin 2023, indique que la France apportera 2,9 milliards d'euros ; Challenges, le même jour, reprend ces 2,9 milliards annoncés par le ministre Bruno Le Maire, avec 1 000 emplois attendus. Agence Europe, rendant compte de la décision de la Commission le 29 avril 2023, titre sur une aide française de 7,4 milliards d'euros aux deux mêmes entreprises pour la même usine.

2,9 milliards et 7,4 milliards ne peuvent pas décrire le même versement. Une explication plausible est que l'un mesure l'aide et l'autre un ensemble plus large — enveloppe d'investissement totale, ou agrégat d'instruments. Aucune source consultable ne le précise. Nous ne choisissons pas, et nous ne faisons pas de moyenne : un dossier publiant « environ 5 milliards d'aide française » aurait inventé un chiffre qu'aucune institution n'assume. La position honnête est que le montant de l'aide a deux valeurs publiées et aucune réconciliation, et que celle-ci se trouverait dans le texte même de la décision — ce qui conduit au premier nombre manquant.

Non publié, et nous avons cherché : la référence formelle du dossier d'aide d'État de la Commission européenne (le numéro « SA. ») n'apparaît dans aucune source que nous avons pu ouvrir. Sans elle, un lecteur ne peut pas remonter au document primaire et trancher lui-même entre 2,9 et 7,4 milliards. Nous nommons le manque plutôt que de le masquer.

Une divergence de date, plus modeste, mérite aussi d'être conservée, parce qu'elle montre à quelle vitesse un dossier se brouille. Electronics Weekly, le 21 janvier 2025, situe l'octroi de la subvention en mai 2023 — entre l'autorisation d'avril et la signature de juin, et ne correspondant à aucune des deux. Cinq semaines ne constituent pas un scandale. Elles rappellent que la couverture secondaire d'une usine reconstitue les dates de mémoire.

IV. Ce qui l'a arrêtée : d'abord un régulateur, ensuite la demande

Deux causes distinctes de retard sont documentées, et les confondre est l'erreur la plus fréquente des commentaires sur ce projet.

La première est réglementaire et date du 5 mars 2024, quand Le Journal des Entreprises rapporte que la Commission nationale du débat public a imposé à STMicroelectronics une concertation préalable sur sa demande d'autorisation environnementale pour l'extension du site, décalant le calendrier de construction. Le dossier de concertation de l'entreprise, publié via debatpublic.fr, confirme que l'extension de Crolles a fait l'objet d'une concertation du 22 mars au 19 avril 2024. C'est un délai procédural que les projets industriels français absorbent ordinairement — et il relève du registre public, non de la rumeur.

La seconde est commerciale et arrive dix mois plus tard. Le 21 janvier 2025, Electronics Weekly annonce l'usine conjointe FD-SOI 300 mm remisée après dix-huit mois sans progrès substantiel de chantier. Le 22 janvier 2025, Bits&Chips publie la déclaration d'un porte-parole de GlobalFoundries selon laquelle « le rythme de notre expansion à Crolles sera aligné sur la demande client et les conditions de marché » — ce qui reste la confirmation officielle la plus proche que contienne le dossier. TrendForce corrobore l'arrêt le 29 janvier 2025.

Notons ce que cette phrase dit et ne dit pas. Elle confirme que le rythme dépend de la demande. Elle n'annule rien, et elle ne donne aucune condition de redémarrage observable. Cette distinction constitue tout le risque de carrière : un projet en pause n'est pas un projet annulé, mais ce n'est pas non plus un plan de recrutement.

V. Le bilan du groupe derrière la pause

La pause est lisible dans les résultats de STMicroelectronics, et les documents investisseurs de l'entreprise en sont la meilleure source.

Résultats et objectifs du groupe STMicroelectronics, tels que publiés par l'entreprise en dollars américains (devise de reporting du groupe).
MesureValeurSource et date
Chiffre d'affaires 202413,27 milliards de dollars américains, marge brute 39,3 %, résultat net 1,56 milliardCommuniqué de résultats annuels ST, janvier 2025
Chiffre d'affaires 202511,80 milliards de dollars américains, marge brute 33,9 %, résultat opérationnel 175 millionsCommuniqué de résultats annuels ST, janvier 2026
Charges du quatrième trimestre 2025 incluses ci-dessus141 millions de dollars américains de dépréciations, restructurations et arrêts de lignesCommuniqué de résultats annuels ST, janvier 2026
Modèle financier 2027-2028Environ 18 milliards de dollars américains de revenus, marge opérationnelle de 22 à 24 %Communication marchés de capitaux ST, 20 novembre 2024
Investissements du groupeEnviron 1,8 milliard de dollars américains en 2025, sur 14 sites industriels principauxPage programmes industriels ST, consultée le 4 septembre 2026

Deux lectures en découlent, et une seule est généralement faite. L'évidente est la baisse du chiffre d'affaires, de 13,27 milliards en 2024 à 11,80 milliards en 2025. La plus lourde de conséquences concerne l'ambition du groupe lui-même : lors de son événement du 20 novembre 2024, ST a fixé un modèle intermédiaire d'environ 18 milliards pour 2027-2028 et, sur la diapositive de son directeur financier, indiqué que « l'ambition des 20 milliards et plus est reportée mais reste intacte », ce seuil étant désormais attendu à l'horizon 2030. Une entreprise qui vient de repousser sa propre ambition de plusieurs années n'engage pas 7,5 milliards d'euros de construction au calendrier initial. La pause et le report sont la même décision vue de deux côtés.

VI. L'arithmétique d'emploi que personne n'a réconciliée

Le 10 avril 2025, STMicroelectronics a annoncé un programme d'ensemble de refonte de son empreinte industrielle et de redimensionnement de sa base de coûts, visant des économies annuelles de plusieurs centaines de millions de dollars américains à la sortie de 2027. EE News Europe, le 14 avril 2025, chiffre le plan à environ 2 800 suppressions de postes dans le monde. Le 30 avril 2025, quatre éditeurs — Le Parisien avec l'AFP, Reuters, EE Times et Les Echos — rapportent environ 1 000 départs volontaires en France d'ici fin 2027 ; Les Echos relève que ST n'a pas précisé les sites concernés, et Reuters que les négociations restaient ouvertes en Italie. Le même jour, France 3 Isère rapporte des syndicats locaux « très déçus et en colère ». La couverture locale d'actu.fr cite des sources syndicales évoquant 300 à 400 postes menacés à Crolles.

Trois nombres, trois périmètres, aucun pont publié : 2 800 dans le monde, environ 1 000 en France, 300 à 400 à Crolles selon les syndicats. Aucun document d'entreprise consultable ne ventile le chiffre français site par site. Le nombre propre à Crolles est donc rapportable comme estimation syndicale et non comme chiffre d'entreprise, et écrire que « Crolles perd 400 emplois » affirme ce que STMicroelectronics n'a pas publié.

Le volet social est tout aussi daté. La délégation CGT de Crolles a rendu un avis défavorable formel sur le second volet de la restructuration au comité social et économique du 18 juillet 2025, reprochant à l'entreprise d'avoir annoncé publiquement avant d'informer les représentants du personnel. La fédération CFDT de la métallurgie fait remonter la séquence à novembre 2024, quand le directeur général Jean-Marc Chéry a indiqué aux représentants qu'un changement de modèle industriel était nécessaire.

VII. Ce que nous refusons de publier

Cinq nombres qu'un lecteur pourrait attendre ici sont absents du registre public, et en inventer un seul serait le moyen le plus simple de faire paraître ce dossier plus complet que les preuves ne l'autorisent.

  • L'objectif de capacité. Aucune source primaire datée que nous avons pu ouvrir n'indique un nombre de plaques par semaine ou par an, ni pour l'usine 300 mm existante de Crolles ni pour l'usine conjointe. Le communiqué de juillet 2022 parle de pleine capacité en 2026 et de production en grand volume, sans chiffre. Les valeurs qui circulent dans les commentaires spécialisés ne sont traçables à aucun document d'entreprise ou d'État : aucune n'est reprise ici.
  • Le numéro de dossier de la Commission européenne, sans lequel l'écart entre 2,9 et 7,4 milliards ne peut être tranché sur le texte primaire.
  • La ventilation par site des 1 000 départs français.
  • Une condition de redémarrage de l'usine en pause. « Aligné sur la demande client » est une politique, pas un déclencheur.
  • L'effectif exact du site. La page de ST indique plus de 4 300 salariés à Crolles, plus de 2 000 à son centre de recherche grenoblois, et présente le groupe comme premier employeur privé de la région ; la page de référence d'un ensemblier d'ingénierie indique 4 200 ; les données de registre financier pour la seule entité juridique STMicroelectronics Crolles 2 SAS (SIREN 399395581, capital social 150 000 000 euros) font état de près de 3 300 personnes et d'un chiffre d'affaires de 1 617 millions d'euros en 2024. Ce sont trois périmètres différents — site entier, instantané fournisseur, entité juridique unique — et aucune source ne les réconcilie. Nous publions les trois et traitons l'effectif du site comme approximativement, non exactement, connu.

VIII. Ce qu'un lecteur doit en faire

La conclusion stratégique n'est pas « Crolles va mal ». C'est que le premier employeur de la vallée fait tourner deux horloges à la fois, et qu'elles pointent en sens inverse : une usine neuve en pause au rythme de la demande, et — documentée dans le dossier compagnon — une décision vivante sur une autre extension de Crolles portée par la demande en photonique sur silicium, que l'entreprise a dit devoir prendre probablement avant la fin de 2026. Les deux sont vraies. Un candidat qui ne lit que la première surpondère la restructuration ; celui qui ne lit que la seconde surpondère l'annonce.

Le test opérationnel que nous appliquerions à toute proposition à Crolles dans cette fenêtre est étroit et répondable : dans lequel des programmes du site le poste se situe-t-il — production 300 mm existante, usine conjointe en pause, ou extension photonique en cours de décision — et est-il financé par une ligne en marche ou par un projet attendant un signal de demande ? Cette question peut se poser en entretien. Le registre public ne peut pas y répondre à votre place, et ce dossier ne prétend pas le contraire.

Les trois questions compagnes — ce que Crolles fabrique réellement, quels métiers y sont recrutés, et à quoi ressemble la filière de formation qui y conduit — sont traitées dans les deux autres dossiers déposés sur cette ancre.

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