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Deux ingénieurs testent un ordinateur quantique photonique fraîchement installé, armoire ouverte, entre des rangées de supercalculateurs ; l’une lit une fiche d’essai, l’autre branche une fibre.
TENDANCES DE L'INDUSTRIE
10 min de lecture

Ce que l’industrie quantique européenne construit en 2026

Cinq machines quantiques publiques ont une inauguration datée, une seule une livraison datée, et aucune ne date le jour où les chercheurs ont été admis. Dix documents datés sur ce que l’Europe a construit, ce qu’elle prévoyait, et le travail qui sépare une cérémonie d’un utilisateur.

Dossier vérifié · 2 octobre 2026 · 10 sources

L’Europe compte désormais une rangée d’ordinateurs quantiques qui portent un nom. PIAST-Q à Poznań, VLQ à Ostrava, Jade près de Cologne, Ruby au sud de Paris, Euro-Q-Exa à Munich, Lucy au centre de calcul du CEA. Entre juin 2025 et avril 2026, chacun a été inauguré avec ruban, discours et communiqué ; le dernier, Lucy, est une machine photonique prévue avec 12 qubits physiques. Un lecteur qui compte ces cérémonies conclura que l’Europe livre ses machines quantiques dans les temps. Un lecteur qui lit ce que dit chaque document trouvera quelque chose de plus précis et de plus utile : les dates sont réelles, mais presque toutes datent une cérémonie, et aucune ne date le jour où un chercheur a pu lancer un calcul.

Ce texte appartient au chapitre quantique de l’Atlas des industries de CareerOn. Le premier texte a suivi l’argent et trouvé l’État français dans le rôle de planificateur et d’acheteur. Le deuxième a suivi le matériel sous-jacent et trouvé trois couches que la France ne fournit pas encore entièrement. Celui-ci demande ce qui est réellement construit, et quand. Il ne lit que des documents écrits par les programmes qui achètent les machines et par les centres qui les hébergent, jamais une annonce de fournisseur seule, et il sépare quatre mots que le secteur a tendance à confondre : livrée, inaugurée, opérationnelle et ouverte aux utilisateurs.

La construction quantique européenne est réelle et datée, mais ce qu’elle date est surtout cérémoniel : cinq machines publiques ont une inauguration datée et une seule une livraison physique datée, aucun document ne date le jour où les chercheurs ont été admis, aucun retard ne peut être mesuré parce que chaque document ultérieur consigne une autre étape que le plan qui le précède, et la France finance de quoi fabriquer des puces quantiques autant que les machines ; pour un candidat, la compétence utile consiste à distinguer ces étapes, et le travail se trouve dans les mois qui séparent une cérémonie d’un premier utilisateur.

Nous avons lu dix documents datés, issus de trois types d’éditeurs. Six viennent du programme européen qui achète les machines, l’entreprise commune EuroHPC, et du projet HPCQS qu’elle finance : le communiqué de lancement du projet de décembre 2021, sa déclaration commune avec les hébergeurs et le fournisseur de novembre 2023, l’avis de contrat de Lucy du 26 septembre 2024, les avis d’inauguration du 13 novembre 2025, du 12 février 2026 et du 14 avril 2026, et les comptes annuels 2024 de l’entreprise commune, publiés en juin 2025. Un vient d’un hébergeur, le CEA, daté du 23 octobre 2025. Un est l’audit national, le rapport de la Cour des comptes de juillet 2026, relu pour un passage que les textes précédents n’utilisaient pas. Un vient de la ligne pilote FAMES à Grenoble, daté du 28 septembre 2026. Quatre documents ont été écartés, dont le catalogue des machines tenu par l’entreprise commune elle-même : c’est une page vivante sans date, et nous ne pouvions pas dire quand chacune de ses lignes était vraie.

Ce qui a une date

Commençons par ce qui se compte. L’entreprise commune a d’abord signé ses contrats. Ses comptes 2024 indiquent que toutes les procédures d’achat ont été finalisées en 2024, que quatre contrats ont été signés cette année-là, dont le contrat français, et que les contrats espagnol et italien ont suivi début 2025. Un contrat signé est un engagement à livrer. Ce n’est pas une machine, et nous ne l’additionnons jamais à une machine.

Viennent ensuite les cérémonies. L’avis de février 2026 indique que PIAST-Q a été inaugurée à Poznań en juin 2025 et VLQ à Ostrava en octobre 2025, avant Euro-Q-Exa à Munich ce jour-là. Jade et Ruby, les deux machines à atomes neutres du projet HPCQS, ont été inaugurées ensemble en novembre 2025. Lucy, la machine photonique du centre de calcul du CEA, a été inaugurée le 14 avril 2026, et l’avis précise que Lucy est le quatrième ordinateur quantique d’EuroHPC à être inauguré. Cela fait cinq machines nommées, six si l’on compte Jade et Ruby séparément, chacune avec une inauguration datée par le programme qui l’a payée.

Cinq machines ont une cérémonie datée ; une seule a une livraison datée

Machine, pays hôteÉtat consigné par le documentQuandÉditeur
PIAST-Q, PologneInauguréejuin 2025EuroHPC
VLQ, TchéquieInauguréeoctobre 2025EuroHPC
Jade et Ruby, Allemagne et FranceInauguréesnovembre 2025EuroHPC
Euro-Q-Exa, AllemagneInauguréefévrier 2026EuroHPC
Lucy, FranceLivrée, en réceptionoctobre 2025CEA
Lucy, FranceInauguréeavril 2026EuroHPC

Sources 6 European High Performance Computing Joint Undertaking · 7 European High Performance Computing Joint Undertaking · 5 European High Performance Computing Joint Undertaking · 4 Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives

Un seul document date une livraison physique. Le 23 octobre 2025, le CEA écrit que Quandela a livré Lucy à son centre de calcul, et que la machine est entrée en phase de réception avant son ouverture aux chercheurs européens au début de 2026. La réception est l’étape où l’acheteur vérifie que la machine fait ce que prévoit le contrat. C’est la phrase la plus instructive de tout l’ensemble, parce qu’elle nomme un état situé entre la livraison et l’usage, et c’est la seule à le faire.

Ce qu’aucun document ne date, c’est l’accès. L’avis de février 2026 ajoute que quatre machines sont opérationnelles et que deux autres sont en cours d’achat, mais il ne dit pas lesquelles, ni à partir de quand un chercheur extérieur à l’hébergeur a pu soumettre un calcul. L’hypothèse de départ, selon laquelle au moins trois machines européennes ont une date de livraison dans un document officiel, tient si une livraison signifie une inauguration. Lue strictement, elle tient une fois. Nous publions les deux lectures, et nous disons clairement qu’une cérémonie n’est pas un accès.

L’objection est légitime. Les programmes inaugurent une machine quand elle fonctionne, et un hébergeur n’invite pas un ministre à allumer une boîte qui ne fait rien. Une inauguration prouve que quelque chose tourne. Elle ne dit pas ce qui tourne, pour qui, ni à quelle fréquence, et un candidat qui hésite à rejoindre un centre hébergeur a besoin de cette seconde preuve, pas de la première.

Le plan à côté du constat

La deuxième hypothèse voulait qu’au moins une date de livraison ait bougé. Nous avions fixé une règle stricte avant de lire : un glissement ne compte que si deux documents datés donnent à la même livraison, dans le même état, deux dates différentes. Les documents ne remplissent pas cette condition.

Prenons Jade et Ruby. En novembre 2023, les hébergeurs et le fournisseur écrivaient ensemble que les deux ordinateurs de Pasqal seraient accessibles à un large éventail d’utilisateurs européens en 2024. Le document daté suivant, deux ans plus tard, consigne une inauguration. Accessible aux utilisateurs et inaugurée sont deux états différents. Aucun document retenu ne dit si des utilisateurs ont été admis en 2024 : nous ne pouvons pas dire que le plan a été manqué, ni qu’il a été tenu.

Prenons Lucy, dont la trace écrite est la plus longue. En septembre 2024, le programme écrivait que l’installation du système commencerait en 2025. En octobre 2025, l’hébergeur écrivait que la machine avait été livrée et se trouvait en réception, avec une ouverture aux chercheurs prévue au début de 2026. En avril 2026, le programme consignait une inauguration. Chaque document est cohérent avec le précédent, et chacun nomme une étape différente. Un lecteur pressé jugera Lucy tardive, puisque avril n’est pas le début de l’année. Les documents ne le disent pas. Ils disent qu’une inauguration a eu lieu en avril ; ils ne disent pas quand les chercheurs sont arrivés.

Ce qui était prévu et ce qui a été consigné ensuite sont des états différents

MachinePrévuPrévu enConsigné ensuiteConsigné en
Jade et RubyAccessibles aux utilisateurs européens en 20242023, hébergeurs et fournisseurInauguration2025, EuroHPC
LucyDébut de l’installation en 20252024, EuroHPCLivrée, phase de réception2025, CEA
LucyOuverture aux chercheurs au début de 20262025, CEAInauguration2026, EuroHPC

Sources 2 Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives · 5 European High Performance Computing Joint Undertaking · 3 European High Performance Computing Joint Undertaking · 4 Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives · 7 European High Performance Computing Joint Undertaking

L’hypothèse échoue donc, et ce texte refuse d’appeler l’écart un retard. Ce n’est pas de l’indulgence envers le programme. C’est la règle que nous appliquerions à une entreprise : un écart entre un plan et le constat ultérieur d’une autre étape est un trou dans le dossier, et la réponse honnête consiste à réclamer le document manquant, pas à estimer la date manquante. L’objection est que cette règle permet à un programme de s’abriter derrière son propre vocabulaire. C’est possible, et c’est pourquoi la question suivante à poser à chaque hébergeur tient en une phrase datée : le jour où le premier utilisateur extérieur a lancé un calcul.

Construire les moyens, pas seulement les machines

La troisième hypothèse voulait que la France construise de quoi fabriquer du matériel quantique, et pas seulement des machines achetées clés en main. Deux documents la confirment, et ils la datent différemment.

En juillet 2026, la Cour des comptes écrit que « 92 % du projet CEPREQ ont été consacrés à la mise en place d’une usine pour Pasqal », et ajoute que « Ces deux entreprises ont déjà livré et mis en service plusieurs machines dans des sites hôtes », notamment au centre de calcul du CEA. L’audit donne une part de dépense. Il ne donne aucune date d’ouverture de l’usine : il prouve que la France a payé une capacité de production, pas quand cette capacité produit.

La ligne pilote FAMES à Grenoble, opérée par le CEA-Leti, date sa propre étape. Le 28 septembre 2026, elle annonce donner à Quobly accès à des capacités de procédé pour soutenir de futures générations de processeurs quantiques en silicium. C’est une capacité, datée : une ligne où des qubits en silicium peuvent être fabriqués avec les outils de l’industrie des puces. Le même communiqué porte une date d’entreprise : Quobly prévoit de commercialiser son premier ordinateur quantique, Alloy Pioneer, d’ici la fin 2026. Nous la publions pour ce qu’elle est, une affirmation d’entreprise reprise dans le communiqué d’un partenaire, et non une livraison d’un programme.

La France finance de quoi fabriquer des puces quantiques, pas seulement des machines

Ce qui est construitCe que le document indiqueNature de l’affirmationÉditeur, date
Une usine Pasqal92 % du projet CEPREQ consacrés à sa mise en place ; aucune date d’ouvertureConstat d’auditCour des comptes, juillet 2026
L’accès à la ligne pilote FAMESCapacités de procédé pour de futurs processeurs quantiques en siliciumAccord de programmeLigne pilote FAMES, septembre 2026
Un premier ordinateur QuoblyCommercialisé d’ici la fin 2026Affirmation d’entrepriseLigne pilote FAMES, septembre 2026

Sources 9 Cour des comptes · 10 CEA-Leti

L’objection est qu’une usine et une ligne pilote sont des moyens, et que les moyens sont faciles à financer et difficiles à transformer en machines. C’est vrai, et le premier texte de ce chapitre a montré quelle part de l’effort français reste un plan. Mais la distinction compte ici : un pays qui se contente d’acheter des machines forme des opérateurs, un pays qui construit aussi des lignes forme des ingénieurs. La France fait les deux, et seule la seconde démarche est datée dans les documents que nous avons lus.

Ce que cela change pour votre carrière

La première leçon est une question de vocabulaire, et elle vaut plus qu’il n’y paraît. Livrée, en réception, inaugurée, opérationnelle et ouverte aux utilisateurs sont cinq étapes différentes, et chacune a ses métiers. La réception revient aux ingénieurs qui testent une machine au regard de son contrat. L’exploitation revient à l’équipe d’opérations de l’hébergeur. L’ouverture aux utilisateurs revient à ceux qui écrivent les règles d’accès, la pile logicielle et le support. Un candidat capable de dire à quelle étape se trouve une machine, et quel document la date, parle comme quelqu’un qui a travaillé dans un centre hébergeur.

La deuxième leçon porte sur l’endroit où se trouve le travail. Les mois qui séparent une cérémonie d’un utilisateur ne sont pas vides. Ils sont faits d’intégration avec le supercalculateur voisin, d’étalonnage, d’ordonnancement et des premiers calculs hybrides. C’est là que les centres hébergeurs recrutent, et c’est l’étape qu’aucun communiqué ne décrit. La troisième leçon est géographique : la ligne de Grenoble place les puces quantiques en silicium au même endroit que l’industrie française des puces, si bien qu’un ingénieur procédé ou composant de la région est plus proche du quantique que son intitulé de poste ne le laisse croire.

La simulation Ingénieur électronique cryogénique : contrôle quantique intégré à 4 K est placée dans ce texte, face aux travaux de la ligne pilote sur les processeurs quantiques en silicium, la filière que cette simulation fait pratiquer côté froid. Une réserve honnête : le communiqué cite des capacités de procédé, pas l’électronique de contrôle ; la simulation fait donc pratiquer le versant cryogénique de cette filière, pas la fabrication elle-même. La simulation Ingénieur qubits supraconducteurs : conception et caractérisation d’un qubit chat a été placée dans les deux premiers textes ; aucun des dix documents de celui-ci ne cite une machine ou une ligne supraconductrice, et nous la publions donc comme non placée. Nous n’avons pas encore de simulation pour les essais de réception, l’exploitation d’un hébergeur ou l’ordonnancement hybride, et ces trois manques sont consignés dans notre catalogue.

Une question à poser à un centre hébergeur ou à un fournisseur, rendue possible par ce texte : quel jour le premier utilisateur extérieur à votre équipe a-t-il lancé un calcul sur cette machine, et quel document le dit ? Une réponse claire est rare, et une entreprise capable de la donner mesure ce qui compte.

Ce que nous n’avons pas pu prouver

Nous n’avons trouvé aucun document retenu qui date l’accès des utilisateurs à l’une des six machines. Nous n’avons pas pu savoir quelles quatre machines le programme compte comme opérationnelles. Nous n’avons pas pu dater l’ouverture de l’usine de Pasqal, et nous n’avons pas pu lire sous une forme vérifiable l’avis de l’entreprise commune Chips sur les lignes pilotes : il n’est donc pas utilisé. Le lancement du projet, en décembre 2021, annonce une durée de 48 mois, mais ne donne de date pour aucune des deux machines ; nous ne mesurons donc rien par rapport à lui. Si un hébergeur publie un relevé d’accès daté, nous l’ajouterons et dirons s’il transforme l’un de ces écarts en retard mesuré.

Le prochain texte du chapitre passe de ce qui est construit à ce qui est débattu : quelle filière est en tête, quand arrive une machine utile, et si la correction d’erreurs relève encore de la science ou déjà de l’ingénierie.

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