Le 21 mai 2026, l'Arcep a indiqué que les centres de données français qu'elle interroge ont prélevé 575 000 m3 d'eau en 2024, presque entièrement de l'eau potable. En comptant l'eau nécessaire à la production de l'électricité qu'ils consomment, le total approche 6,5 millions de m3.
Un centre de données français prélève peu d'eau lui-même. L'eau, la chaleur et les années d'attente d'un raccordement au réseau sont les points où le calcul devient un problème industriel, et l'ingénierie du refroidissement est le métier qui touche aux trois.
Ce dossier lit d'abord l'eau, puis les machines qui portent le changement, puis le choix que fait chaque nouveau site entre économiser l'énergie et économiser l'eau. Il lit ensuite le calendrier du réseau et la loi européenne sur la chaleur fatale, qui décident ensemble où les prochains centres pourront s'installer. Il se termine par les métiers que cela crée, et par ce que les sources ne montrent pas.
L'eau visible est la petite part
L'Arcep, le régulateur français des communications électroniques, publie une enquête annuelle intitulée « Pour un numérique soutenable », parvenue à sa cinquième édition. La cinquième édition, publiée le 21 mai 2026, porte sur l'année 2024. Sur l'eau, elle raconte deux histoires à la fois.
La première est celle que l'on raconte d'habitude. Les centres interrogés ont prélevé directement 575 000 m3 d'eau en 2024, presque entièrement de l'eau potable issue du réseau public. Ce chiffre a baissé de 15 % en 2024, après des hausses de 17 % en 2022 et de 16 % en 2023. Un lecteur qui s'arrêterait là conclurait que le secteur a pris un virage.
La seconde est plus grande. Produire de l'électricité consomme aussi de l'eau. Quand l'Arcep ajoute l'eau liée à l'électricité consommée par les centres à l'eau prélevée sur site, le total approche 6,5 millions de m3, en hausse d'environ 8 %1 sur l'année. Le prélèvement direct baisse pendant que l'empreinte complète augmente.
L’essentiel de l’eau d’un centre de données se trouve derrière le compteur électrique
- Prélevée sur site: 575 000 m3 m3 d’eau, centres de données français enquêtés, 2024
- Sur site et derrière l’électricité: près de 6,5 millions de m3 m3 d’eau, centres de données français enquêtés, 2024
m3 d’eau, centres de données français enquêtés, 2024
Source 1 Arcep
Notre propre calcul à partir des deux chiffres de l'Arcep situe la part directe sous un dixième du total. Ce rapport compte pour quiconque juge un site à son compteur d'eau. Un centre peut réduire l'eau qu'il prélève et accroître l'eau que son activité exige, simplement en consommant plus d'électricité. Le compteur sur le mur est la part que voit une commune. Le compteur de la centrale est la part qui grandit.
La même enquête explique pourquoi l'électricité continue de croître. Les centres ont consommé 2,7 TWh en 2024, en hausse de 12 %, et leurs seuls équipements informatiques 1,9 TWh, en hausse de 15 %. La puissance installée des centres interrogés approche 600 MW, en hausse de 14 %. Aucun de ces chiffres n'est alarmant à l'échelle nationale. Ensemble, ils montrent un secteur dont la charge monte plus vite que ses gains d'efficacité.
Les machines deviennent plus grandes et plus denses
La croissance n'est pas répartie également. Elle se concentre dans de nouveaux grands sites. L'Arcep indique que les centres ouverts en 2024 affichent en moyenne 20 MW de puissance, contre 9 MW pour ceux ouverts en 2023 et 3 MW pour les centres plus anciens. Un nouveau site n'est plus une salle serveurs. C'est un bâtiment industriel dont l'appel de puissance approche celui d'une usine.
La taille apporte l'efficacité. La mesure usuelle est le PUE, le rapport entre toute l'énergie consommée par un site et celle consommée par ses équipements informatiques. Un PUE de 1,00 signifierait qu'aucune énergie ne part dans le refroidissement, l'éclairage ou la conversion électrique. L'Arcep relève une moyenne de 1,30 pour les centres construits entre 2014 et 2023, contre 1,52 pour ceux construits avant 2014. Sur l'ensemble des centres interrogés, la moyenne passe de 1,46 en 2023 à 1,42 en 2024.
Les centres les plus récents sont bien plus grands et consomment moins d’énergie annexe
| Mesure | Centres anciens | Centres récents |
|---|---|---|
| Puissance moyenne | 3 MW (centres anciens) | 20 MW (ouverts en 2024) |
| PUE selon la période de construction | 1,52 (avant 2014) | 1,30 (2014 à 2023) |
| PUE, ensemble des centres enquêtés | 1,46 (2023) | 1,42 (2024) |
Source 1 Arcep
La géographie est concentrée elle aussi. L'Île-de-France accueille 56 % des centres interrogés et plus de 70 % de leur puissance. Trois régions réunissent 90 % des centres. Tout débat sur l'eau et la chaleur des centres de données français est d'abord un débat sur la région parisienne, et seulement ensuite sur le reste du pays.
La densité est l'autre moitié du changement. Schneider Electric, en lançant sa gamme de refroidissement liquide, affirme que les puces d'IA deviennent plus chaudes et plus denses et que ces salles exigent un refroidissement liquide. Schneider Electric, groupe français, a finalisé le 28 février 2025 l'acquisition d'une participation majoritaire de 75 % dans Motivair, spécialiste du refroidissement liquide pour le calcul haute performance. Il prévoit d'acquérir les 25 % restants en 2028. Le 29 septembre 2025, il a présenté avec Motivair une gamme de refroidissement liquide : unités de distribution du liquide, échangeurs en porte arrière, plaques froides et groupes froids pour les salles d'IA à haute densité. Le refroidissement liquide se vend désormais comme une gamme de produits. Ce n'est plus une option de laboratoire.
Économiser l'énergie et économiser l'eau tirent en sens contraire
Chaque nouveau site affronte un arbitrage que les chiffres de tête masquent. L'air extérieur peut refroidir un bâtiment, et l'évaporation d'eau dans cet air le refroidit davantage. C'est le refroidissement adiabatique, une forme de free cooling. L'Arcep note qu'il améliore l'efficacité énergétique mais consomme plus d'eau. Près de 20 %1 des centres interrogés utilisent des systèmes de refroidissement consommateurs d'eau, et c'est le cas d'un quart des centres ouverts ces quatre dernières années.
Voilà la tension. La mesure que le secteur publie le plus, le PUE, récompense le choix qui consomme le plus d'eau. La note de l'Arcep sur le free cooling adiabatique signifie qu'un site peut afficher un meilleur PUE et un prélèvement d'eau plus élevé en même temps. Aucun des deux chiffres n'est faux. Chacun répond à une question différente.
L'État français a choisi son camp là où l'eau manque. Dans son guide de novembre 2025 sur l'implantation des centres de données, la Direction générale des entreprises recommande, en zone de tension hydrique, de privilégier le refroidissement à air sec plutôt que les tours aéroréfrigérantes ou les systèmes adiabatiques. Ce conseil n'est pas une interdiction. C'est un signal adressé aux porteurs de projet et aux collectivités qui délivrent leurs permis sur la question que l'État veut voir traitée en premier.
Les exploitants publient leurs propres chiffres selon une autre mesure, le WUE : des litres d'eau par kWh d'énergie informatique. OVHcloud publie un WUE par site selon la norme ISO/IEC 30134-9. Pour son exercice 2025, il indique 0,20 à Gravelines, 0,29 à Roubaix et 0,39 à Strasbourg, et 0,34 pour le groupe.
Un opérateur, une méthode, presque deux fois plus d’eau d’un site à l’autre
- Gravelines: 0,20 litres d’eau par kWh d’énergie informatique (WUE), exercice 2025
- Roubaix: 0,29 litres d’eau par kWh d’énergie informatique (WUE), exercice 2025
- Strasbourg: 0,39 litres d’eau par kWh d’énergie informatique (WUE), exercice 2025
litres d’eau par kWh d’énergie informatique (WUE), exercice 2025
Source 4 OVHcloud
L'écart est la leçon. Un même exploitant, avec une même méthode, déclare près de deux fois plus d'eau par kWh sur un site français que sur un autre. Le document n'explique pas l'écart, et ce dossier ne le devine pas. Un chiffre national unique ne peut pas dire à une commune ce qu'un nouveau site prélèvera réellement sur son territoire. Les WUE ne couvrent que l'eau prélevée sur site : ils ne s'additionnent pas au total direct et indirect de l'Arcep et ne s'y comparent pas.
Le réseau fixe le calendrier
L'eau décide de la manière de refroidir un site. L'électricité décide s'il sera construit. Le guide de la DGE est clair sur le calendrier. Un raccordement prend en général 2 à 3 ans, et peut aller jusqu'à 6 à 9 ans. Les projets courants vont désormais de 50 à 250 MW, et au-delà de 40 MW un site doit se raccorder au réseau de transport haute tension plutôt qu'au réseau local.
L'État a cherché à raccourcir l'attente. En mai 2025, le régulateur de l'énergie, la CRE, a approuvé une procédure de préréservation, et une voie accélérée de 3 à 4 ans existe désormais pour les sites de plus de 400 MW. Le guide de la DGE recense aussi 63 sites qu'il juge favorables aux centres de données. Ce sont de vraies mesures. Elles ne changent pas l'ordre des choses : le réseau vient d'abord, et un bâtiment qui se construit plus vite l'attend.
Un raccordement au réseau prend plus de temps que le bâtiment qu’il alimente
| Étape | Ce qu’elle demande |
|---|---|
| Raccordement, cas courant | 2 à 3 ans |
| Raccordement, cas contraint | jusqu’à 6 à 9 ans |
| Procédure accélérée, sites de plus de 400 MW | 3 à 4 ans |
| Déclaration publique annuelle | dès 500 kW de puissance informatique |
| Valorisation obligatoire de la chaleur fatale | au-delà de 1 MW, sauf infaisabilité démontrée |
Sources 2 Direction générale des Entreprises · 3 EUR-Lex (Publications Office of the European Union)
Pour un porteur de projet, cela signifie que la conception du refroidissement peut être arrêtée des années avant l'ouverture, sur des hypothèses de puces et de charges qui auront changé d'ici là. Une salle conçue pour l'air l'année du permis peut exiger du refroidissement liquide l'année de sa mise en service. C'est dans cet écart que l'ingénierie du refroidissement devient un métier stratégique plutôt qu'un métier de maintenance.
La loi compte désormais la chaleur
La chaleur qui sort d'un centre de données était traitée comme un déchet. Le droit européen la traite désormais comme une ressource dont il faut rendre compte. La directive (UE) 2023/1791 relative à l'efficacité énergétique, publiée au Journal officiel le 20 septembre 2023, procède en deux temps.
Le premier temps est la transparence. L'article 12, paragraphe 1, impose aux États membres d'exiger, au plus tard le 15 mai 2024 puis chaque année, que les propriétaires et exploitants de centres de données dont la puissance informatique installée atteint au moins 500 kW rendent publiques des informations définies. Le règlement délégué (UE) 2024/1364 de la Commission du 14 mars 2024 a fixé la première déclaration au 15 septembre 2024, puis au 15 mai 2025 et chaque année ensuite. Son considérant prévoit que les centres de données atteindront 3,2 % de la demande d'électricité de l'UE d'ici 2030.
Le second temps est l'usage. L'article 26, paragraphe 6, dispose que les États membres veillent à ce que « les centres de données dont la puissance totale nominale est supérieure à 1 MW utilisent la chaleur fatale ou d’autres applications de récupération de la chaleur fatale », sauf s'il est démontré que ce n'est pas techniquement ou économiquement faisable. L'article 26, paragraphe 7, point d), exige une analyse coûts avantages pour un centre nouvellement prévu ou substantiellement rénové au-delà de ce seuil. Certains textes français présentent l'obligation de chaleur comme réservée aux centres neufs. La rédaction de la directive est plus large, et ce dossier suit la directive.
L'enjeu n'est pas négligeable. L'ADEME, l'agence de la transition écologique, a publié en janvier 2026 une prospective de la consommation des centres de données en France de 2024 à 2060. Elle estime le potentiel net de chaleur fatale récupérable sur le territoire français entre 4 et 13 TWh en 2035, selon le scénario. Cette chaleur est tiède, pas chaude. L'utiliser suppose de trouver un réseau de chaleur, une serre ou un industriel assez proche pour la reprendre, et de signer un contrat qui dure plus longtemps que les serveurs.
L'Isère montre le débat en miniature
Le débat n'est pas seulement national. Le 20 mai 2025, ICI, le service local de Radio France, a rendu compte de deux centres prévus en Isère, à Eybens et Villefontaine, dans des bâtiments occupés auparavant par Hewlett-Packard et DXC. Data One fournit les murs et l'infrastructure technique. Le consortium à l'origine du projet a présenté le site d'Eybens comme un investissement de plus de 800 millions d'euros.
Kevin Polizzi, président du groupe Unitel, membre du consortium, a déclaré au journaliste que les serveurs sont refroidis en circuit fermé et que la consommation d'eau est « anecdotique ». Il a avancé un chiffre de 100 à 200 m3 d'eau, sans préciser la période couverte, et une puissance de départ de 15 MW avec un objectif de 1 GW. Alternatiba Grenoble, un collectif pour le climat, a contesté le projet dans le même reportage. Ce sont les déclarations du consortium, rapportées par un journaliste. Ce ne sont pas des mesures, et ce dossier ne les compare pas à l'enquête de l'Arcep.
Le cas isérois est utile pour une autre raison. Les questions posées par le journaliste sont les trois questions de ce dossier : combien d'eau, combien de puissance, et à qui profite la chaleur. Ce sont aussi les enjeux que le guide de la DGE invite les collectivités à peser lorsqu'un site leur est proposé.
L'argument contraire
Les sources ont des limites, et le lecteur doit les peser. D'abord, l'eau prélevée directement par les centres interrogés représente environ 0,02 % de l'eau douce prélevée en France en 2021, allée surtout à l'agriculture. Ce dossier ne prétend pas que les centres de données menacent la ressource nationale. Sa thèse est plus étroite : l'eau devient une question locale et industrielle à mesure que les sites grandissent.
Ensuite, les populations diffèrent. L'Arcep interroge les exploitants qu'elle sollicite, soit environ 160 centres. L'inventaire de l'ADEME recense 352 centres actifs consommant 8,16 TWh en 2024. En ajoutant les salles privées, les centres publics et les baies informatiques des bâtiments tertiaires, son modèle part de 10 TWh. Les deux comptes mesurent des populations différentes et sont présentés côte à côte, jamais fusionnés.
Enfin, l'avenir est incertain. Le scénario tendanciel de l'ADEME multiplie par 3,7 d'ici 2035 la consommation des centres situés sur le territoire français, et par 4,4 en comptant les centres à l'étranger qui servent les usages français. Sur le territoire français, ses autres scénarios vont d'une baisse de 42 % à une multiplication par 7,5 d'ici 2050. Aucun scénario n'est présenté ici comme la prévision.
Ce qui changerait la lecture
Trois évolutions affaibliraient la thèse. Si la prochaine édition de l'Arcep montrait l'eau indirecte baissant aussi vite que l'eau directe, l'écart entre le compteur et la centrale cesserait de croître. Si les raccordements dans les principales régions passaient durablement sous 2 ans, le calendrier cesserait d'être la contrainte décisive. Et si le refroidissement sec égalait l'adiabatique en énergie à haute densité, l'arbitrage entre eau et énergie perdrait sa force. Aucun des documents lus pour ce dossier ne montre l'une de ces trois évolutions.
Ce que cela change pour votre carrière
Les documents désignent trois familles de métiers. La première est l'ingénierie thermique et l'exploitation des installations : concevoir et conduire le refroidissement de salles dont la densité change plus vite que les bâtiments, y compris les systèmes liquides du type que Schneider Electric et Motivair vendent désormais en gamme. La deuxième est l'achat d'énergie et la planification du raccordement : les personnes qui sécurisent un raccordement des années à l'avance et pilotent la déclaration annuelle qu'exige la directive européenne. La troisième est la conduite de projets de récupération de chaleur : trouver l'utilisateur de la chaleur, construire le dossier économique et mener l'analyse coûts avantages que demande l'article 26.
Aucune des sources lues pour ce dossier n'indique de salaire ni d'effectif pour ces métiers, et ce dossier n'en donne donc aucun. Ce que montrent les documents, c'est que chacun de ces trois métiers se situe là où se prennent les décisions d'un site sur l'eau, la chaleur et la puissance. Un candidat capable d'expliquer pourquoi un meilleur PUE peut signifier un prélèvement d'eau plus élevé, et pourquoi un bâtiment peut attendre des années son raccordement, comprend déjà le problème que ces employeurs recrutent pour résoudre.
