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Trois armaturiers ligaturent un treillis d’armatures avant le coulage du béton sur un chantier non identifié (illustration).
TENDANCES DE L'INDUSTRIE
11 min de lecture

Mille avant la décision : la main-d’œuvre dont EDF a besoin pour construire l’EPR2 à Penly

Environ mille personnes travaillent déjà chaque jour sur la falaise de Penly ; l’État et EDF attendent environ 10 000 salariés au pic. Le devis de 72,8 milliards d’euros fixe un prix, pas une main-d’œuvre. Huit documents datés montrent qui a été recruté, quels métiers commencent à peine à être formés et ce que la décision laisse ouvert.

Dossier vérifié · 17 octobre 2026 · 9 sources

Fin avril 2026, 1 017 personnes travaillaient en moyenne chaque jour sur la falaise de Penly, sur la côte normande, là où EDF prévoit de construire les deux premiers des six réacteurs EPR2 (p5). L’État et EDF attendent environ 10 000 salariés au pic du chantier (p12). La décision de construire n’est pas encore prise. Le conseil d’administration d’EDF doit la prendre avant la fin de 2026.

Quand la France décide de construire ses prochains réacteurs, que décide-t-elle au sujet des personnes, et qu’est-ce qui est déjà décidé avant la signature du chèque ? Ce dossier lit la décision telle que ses promoteurs la présentent, puis le chantier où elle sera exécutée, à travers les baromètres que la préfecture de région et EDF publient ensemble tous les six mois. Il les confronte à la Cour des comptes, à la prévision de la filière et au comité central d’EDF, et cherche ce qu’une personne qui choisit un métier dans ce secteur doit en retenir.

La décision d’investissement se plaide en argent : un prix, un prêt de l’État, un contrat de quarante ans. Sur le chantier, la variable qui contraint tout est une main-d’œuvre qui doit être multipliée par dix environ, et ses métiers les plus difficiles commencent à peine à être formés. La plupart des recrutés sont pour l’instant des cadres ; leur part baisse, lentement, à mesure qu’arrivent les premiers armaturiers et coffreurs. La décision fixe un prix. Le chantier doit fournir les équipes, et ce travail a commencé avant que quiconque accepte de le payer.

C’est le premier dossier de CareerOn sur le programme de nouveau nucléaire d’EDF. Il repose sur huit documents datés, chacun lu en entier. Aucun chiffre n’est tiré de la presse. Quand un article de presse et un document divergent, nous suivons le document, et quand un document n’est pas public, nous le disons plutôt que de rapporter ce que d’autres affirment qu’il contient.

La décision, telle qu’elle est plaidée

Le 18 décembre 2025, EDF a présenté à son conseil d’administration le devis prévisionnel de six EPR2 à Penly, Gravelines et Bugey : « 72,8 Md€2020 » (EDF, 18 décembre 2025). Le conseil a validé « une enveloppe budgétaire de 2,7 Md€ » pour 2026. Le premier réacteur de Penly doit entrer en service en 2038, les suivants avec « un cadencement de 12 à 18 mois ». Le soutien de l’État, soumis à la Commission européenne le 19 novembre 2025, comprend trois volets : « Un prêt à taux bonifié pour financer au moins la moitié des coûts de la construction », « Un contrat pour différence d’une durée de 40 ans » et « Un partage des risques entre l’Etat et EDF ».

Le 12 mars 2026, le Conseil de politique nucléaire « a également pris acte des conclusions de l’audit » de ce devis, mené au début de 2026 par la Délégation interministérielle au nouveau nucléaire, la DINN (Élysée, 12 mars 2026). « EDF s’est engagé à tenir la cible de coûts de construction à hauteur de 72,8 Md€2020 et de calendrier du programme. » Le Conseil lui a demandé de mettre en œuvre les préconisations « d’ici la fin de l’année 2026 ». Il a aussi chiffré le prêt bonifié à « 60% du montant total du programme ». Les deux documents décrivent le prêt sur des bases différentes, à trois mois d’écart ; nous imprimons les deux tels que publiés, sans les réconcilier.

L’audit lui-même n’est pas public. Une réponse ministérielle à un sénateur, publiée le 4 septembre 2025, en fixait la place dans la séquence : une fois le chiffrage finalisé, « ce chiffrage fera l’objet d’un audit mené par la DINN », et « la décision finale d’investissement est attendue pour fin 2026 » (Sénat, 4 septembre 2025). Nous disposons de la prise d’acte de l’audit, pas de l’audit, et nous n’en paraphrasons pas le contenu.

Le prix a déjà bougé. La Cour des comptes rapporte que le coût de construction des six mêmes réacteurs « est passé de 51,7 Md€2020 à 67,4 Md€2020 » dans le chiffrage de fin 2023, dont « 23,6 Md€2020 pour la paire de Penly », et que la mise en service de la première tranche de Penly a glissé « de septembre 2036 à juillet 2038 » (Cour des comptes, janvier 2025, p32). Nous ne calculons pas de taux de hausse entre ces chiffres et les 72,8 milliards5 : la Cour détaille ce que contient son chiffrage, le communiqué de décembre 2025 ne le fait pas, et nous ne pouvons donc pas montrer que les périmètres coïncident.

Le communiqué EDF, la déclaration de l’Élysée et la page 32 du rapport de la Cour parlent d’argent et de dates, sans effectif chiffré dans ces passages. Cela ne vaut pas pour le rapport entier de la Cour. Tenir le calendrier d’EDF, un premier réacteur en 2038 puis un tous les 12 à 18 mois, exige que les bons métiers soient sur la bonne partie du chantier la bonne année. Cette hypothèse se vérifie dans d’autres documents, à quelques kilomètres des réacteurs.

Les passages de décision cités fixent l’argent et les dates, pas les effectifs

EDF, 18 déc. 2025Élysée, 12 mars 2026Cour des comptes, janv. 2025
Coût72,8 Md€2020, six réacteursEDF s’est engagé à tenir 72,8 Md€2020de 51,7 à 67,4 Md€2020, chiffrage de fin 2023 (p32)
Premier réacteurPenly, 2038première mise en service d’ici 2038de septembre 2036 à juillet 2038 (p32)
Prêt de l’Étatau moins la moitié des coûts de la construction60 % du montant total du programmeNon imprimé à la page citée
Effectifs, recrutement ou formationNon impriméNon impriméNon imprimé à la page citée

Sources 9 Électricité de France · 3 Présidence de la République · 5 Cour des comptes

Mille avant la décision

La préfecture de région et EDF publient ensemble, deux fois par an, un baromètre du chantier de Penly. L’édition de décembre 2025 comptait en moyenne 883 salariés présents sur le site au début de ce mois (baromètre Grand Chantier, décembre 2025, p5). Fin avril 2026, la moyenne s’établissait à 1 017, avec des journées proches de 1 200 (baromètre Grand Chantier, juin 2026, p5). Ils reprofilaient la falaise sur trois niveaux, à 44, 64 et 84 mètres, comblaient environ 20 hectares gagnés sur la mer avec « 1,7 millions de m3 de craie déjà extraits de la falaise », et terrassaient le chenal où se dresseront les bâtiments des réacteurs (p8).

Ce sont des travaux préparatoires, pas encore la construction nucléaire. Mais c’est déjà une main-d’œuvre : entre 52 et 55 % d’emploi local, entre 12 et 16 % de femmes, et 454 recrutements pour le projet à fin avril 2026 (p5, p6). Environ 200 contrats d’intérim étaient actifs, concernant « à 92% des ouvriers » (p6). Le baromètre compte 67 contrats de professionnalisation et d’apprentissage signés « depuis le début du chantier » (p6).

L’ordre compte. Un programme de réacteurs décidé en décembre devrait, en principe, commencer à recruter en janvier. À Penly, les recrutements ont deux ans, la falaise est à moitié redessinée et les logements sont en construction, tout cela avant la décision censée engager l’argent. La décision n’ouvre pas le chantier ; elle décide si le chantier, déjà ouvert, deviendra un réacteur.

Qui a été recruté

La ligne la plus utile des baromètres est une part. « Alors que les cadres représentaient environ 80 % des embauches jusqu’à la fin 2024, ils ne représentent plus que 62 % des 351 embauches réalisées fin novembre 2025 » (baromètre Grand Chantier, décembre 2025, p6). Le rapport y lit un chantier qui « a véritablement basculé dans une phase opérationnelle », avec davantage d’ouvriers et de techniciens, et prévoit que la tendance se poursuive début 2026.

Elle s’est poursuivie, mais lentement. Fin avril 2026, « la proportion d’embauches de cadres se stabilise autour de 60% » sur 454 recrutements (baromètre Grand Chantier, juin 2026, p6). « Les premiers recrutements liés aux armaturiers ont débuté en 2026 pour l’entreprise Sendin. » (p6) Les travaux de génie civil « commencent également à mobiliser les premiers maçons, les coffreurs et les armaturiers » (p5).

Mettons cela en regard de la prévision de la filière. L’édition 2025 de MATCH, publiée par le GIFEN, établit que les métiers de techniciens représentent les deux tiers des besoins de recrutement de la filière nucléaire sur dix ans, et cite parmi eux les coffreurs et les ferrailleurs (GIFEN, résultats clés MATCH 2025, p7). La prévision porte sur toute la filière, pas sur un chantier : les deux parts mesurent des choses différentes et nous ne les opposons pas comme un écart. Elles vont dans le même sens : les métiers dont la filière dit avoir le plus besoin sont ceux que Penly commence à peine à recruter.

Une part de cadres de 60 % n’est pas un échec. Au début, un chantier de ce type a besoin d’ingénieurs, de planificateurs, de préventeurs et d’encadrants avant d’avoir besoin d’équipes. Ce qui compte est le sens du mouvement et sa vitesse. Passer de 80 % à 62 % a pris environ un an ; de 62 % à 60 %, cinq mois. Le baromètre montrera si la part baisse plus vite quand le génie civil démarrera : c’est la ligne à suivre dans la prochaine édition.

Les cadres font encore environ 60 % des embauches quand arrivent les premiers métiers

Édition de décembre 2025Édition de juin 2026
Cadres parmi les embauchesenviron 80 % jusqu’à fin 2024 ; 62 % des 351 embauches fin novembre 2025 (p6)se stabilise autour de 60 % des 454 recrutements (p6)
Contrats d’intérim actifs200 à fin octobre 2025, 90 % d’ouvriers (p6)200 à fin avril 2026, 92 % d’ouvriers (p6)
Métiers cités comme débutantNon imprimépremiers recrutements d’armaturiers en 2026 ; maçons, coffreurs et armaturiers mobilisés (p5, p6)

Sources 6 Préfecture de la région Normandie et EDF · 1 Préfecture de la région Normandie et EDF

Les métiers qui n’existent pas encore

Les pages formation du baromètre montrent ce que le chantier doit créer. Fin avril 2026, « 295 personnes ont été formées localement et participent au chantier EPR2 » (baromètre Grand Chantier, juin 2026, p15). Neuf coffreurs bancheurs passés par une première formation ont poursuivi en contrat de professionnalisation chez des employeurs du chantier. En mai, un centre de formation s’est installé à Dieppe pour former des armaturiers pour Penly, un métier dont le baromètre dit : « Ce métier est clé dans la montée en puissance du génie civil ». « Un premier groupe de 10 armaturiers a démarré sa formation fin mai pour une période d’un peu plus de 4 mois », après quoi ils seront sous contrat avec une agence de travail temporaire.

Dix armaturiers forment une première promotion, pas une main-d’œuvre. Le même document décrit l’échelle à atteindre. Pour loger une partie des « 10 000 salariés attendus sur le chantier au moment du pic d’activité », le territoire doit se doter d’environ 6 000 places d’hébergement ; début juin 2026, environ 5 300 étaient programmées, 110 de moins qu’en décembre 2025, certains projets ne s’avérant pas viables (p12). L’édition de décembre ajoute que « des scénari à l’étude pourraient atteindre les 12 000 salariés », et qu’environ 60 % de l’effectif viendrait d’ailleurs, en déplacement professionnel (baromètre Grand Chantier, décembre 2025, p12).

Lues ensemble, ces pages montrent des formations et des hébergements organisés avant la décision d’investissement. La première formation d’armaturiers dure un peu plus de quatre mois ; le programme d’hébergement peut perdre des places prévues quand des projets ne sont pas viables. Le montant de 72,8 milliards ne décrit pas ces deux filières. Cela ne prouve pas que leurs coûts soient exclus du devis : le communiqué n’en détaille pas le périmètre.

Le chantier compte environ un dixième de son effectif au pic, et les logements se cherchent encore

Édition de décembre 2025Édition de juin 2026
Salariés présents en moyenne883, début décembre 2025 (p5)1 017, fin avril 2026 ; journées proches de 1 200 (p5)
Attendus au pic10 000 ; scénarios à l’étude jusqu’à 12 000 (p12)10 000 (p12)
Part venant d’ailleursenviron 60 % de l’effectif (p12)Non imprimé
Places d’hébergementenviron 6 000 à constituer ; +81 places depuis l’été (p12)environ 5 300 programmées sur environ 6 000 ; 110 de moins qu’en décembre 2025 (p12)
Formés localement et sur le chantierNon imprimé295 (p15)
Formation d’armaturiersNon imprimépremier groupe de 10, un peu plus de 4 mois, depuis fin mai 2026 (p15)

Sources 6 Préfecture de la région Normandie et EDF · 1 Préfecture de la région Normandie et EDF

Ce que la décision ne voit pas

L’objection la plus forte à placer les personnes au centre vient de la Cour des comptes. Son rapport de janvier 2025 rattache surtout les retards des précédents EPR à la conception et à des exigences qui n’ont cessé de changer. Il rapporte la conclusion de la revue de maturité du programme de novembre 2023 : il est « crucial » pour le succès du programme « que les exigences qui s’appliquent à l’EPR 2 soient figées, au moins sur la période de conception et de réalisation des six premières tranches » (Cour des comptes, janvier 2025, p55). Dans cette lecture, un chantier peut être pleinement pourvu et rester en retard si les plans dont il part continuent de bouger.

Le comité central d’EDF pose la question des effectifs de l’intérieur. Consultés sur la décision d’investissement le 25 septembre 2026, ses élus s’interrogent notamment sur « la capacité industrielle et humaine à le mener sans perte de maîtrise au profit de la sous-traitance », ainsi que sur « le réalisme des coûts, des délais et de la rentabilité attendue pour EDF », et « ont voté à l’unanimité le recours à une expertise » (CSEC EDF SA, 1er octobre 2026). Ses conclusions ne sont pas encore publiques.

Ces deux contre-lectures n’annulent pas la thèse ; elles la précisent. La maturité de la conception décide si les équipes ont quelque chose de stable à construire. La sous-traitance décide qui les emploie et qui garde le savoir-faire quand le chantier passe à Gravelines. Ce sont deux questions de personnes et d’organisation qu’un devis n’exprime que sous la forme d’une provision pour risque.

Comment lire le prochain baromètre

La prochaine édition du baromètre de Penly est attendue vers décembre 2026, à proximité de la décision d’investissement. Quatre lignes en diront plus que l’effectif total. D’abord, la part de cadres dans les recrutements : lire son évolution avec les métiers effectivement recrutés, sans faire de 60 % un seuil de démarrage. Ensuite, les promotions d’armaturiers et de coffreurs : leur nombre et leur taille, pas seulement leur existence. Puis le nombre de places d’hébergement face à l’objectif de 6 000, et s’il continue de reculer. Enfin, le nombre de contrats d’intérim actifs et la part de ces contrats concernant des ouvriers. Les 92 % décrivent cette composition, pas la part de l’ensemble des ouvriers employés en intérim ; aucun de ces chiffres ne dit qui conservera le savoir-faire après Penly.

Ce que cela change pour votre carrière

Pour les candidats, l’ouverture est dans les métiers, et d’abord en local. Armaturier, coffreur, prévention et encadrement de chantier sont nommés dans les documents, des formations sont financées près du site, et les baromètres indiquent que plus de la moitié des personnes qui y travaillent viennent déjà du territoire. Une formation de quatre mois mène à un contrat sur un programme qui, selon le calendrier rapporté par la Cour des comptes, court jusqu’en 2044 sur trois sites (Cour des comptes, janvier 2025, p32).

Pour les employeurs, les documents décrivent un modèle qui s’appuie sur l’intérim et la sous-traitance pour les métiers d’exécution. C’est efficace tant que le chantier reste petit. C’est le modèle que le comité central d’EDF interroge, parce que le savoir-faire qu’une entreprise acquiert à Penly est celui dont elle aura besoin à Gravelines.

Pour les décideurs, les chiffres à garder à côté des 72,8 milliards sont la part de cadres dans les recrutements, la taille de chaque promotion et le nombre de places d’hébergement. Ils sont publiés tous les six mois, par l’État et EDF ensemble, et mesurent la part du calendrier que l’argent seul ne peut pas acheter.

Le point de vue de CareerOn : la décision d’investissement n’est pas la bonne date à attendre. Le chantier recrute déjà, forme déjà, loge déjà, et la formation d’armaturiers documentée offre une voie d’entrée concrète. Les documents ne classent ni les pénuries ni les délais d’accès à tous les métiers. Aucun exercice pratique CareerOn ne correspond encore aux métiers de chantier comme armaturier ou coffreur ; aucun lien d’exercice n’est donc proposé ici. Nous l’enregistrons comme un manque de notre catalogue.

Le conseil d’administration d’EDF signera la décision en argent. Le baromètre qui suivra montrera si les personnes sont arrivées à temps. Des deux documents, le second en dira davantage sur le réacteur qui entrera en service en 2038.

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