En avril 2023, la filière nucléaire française annonçait au Gouvernement un besoin prévisible « d'environ 100 000 recrutements » d'ici 2033. En juin 2024, elle écrivait 100 000, à l'horizon 2034. En novembre 2025, de nouveau environ 100 000, cette fois jusqu'en 2035. Trois éditions, un même chiffre, une échéance qui recule d'un an à chaque fois. La prévision de la filière décrit désormais elle-même ce besoin comme courant « à 10 ans glissants ».
Quand une industrie imprime trois années de suite le même chiffre d'embauches, que promet-elle exactement, et à qui ? Cet article lit les trois éditions de MATCH, la prévision établie par le GIFEN, le groupement des industriels français de l'énergie nucléaire, pour ce que chacune compte vraiment. Il les confronte à la lecture extérieure la plus exigeante, celle de la Cour des comptes, et se demande ce qu'une personne qui choisit un métier dans ce secteur doit en retenir.
Les 100 000 ne sont pas un compte à rebours. C'est un besoin glissant sur dix ans, que le GIFEN recalcule chaque année à partir des plans de charge de ses membres : le titre reste stable pendant que tout ce qu'il recouvre change, le territoire compté, le nombre de métiers, la taille du noyau d'effectifs. Lue édition par édition, la prévision dit moins une cible unique qu'elle ne dit où se trouve le travail : surtout des techniciens, surtout chez les fournisseurs, avec des pics en 2026 puis vers 2032. Les mises en garde de la Cour des comptes montrent ce que la prévision ne peut pas voir.
C'est le premier article de CareerOn consacré au GIFEN. Il repose sur les documents du GIFEN eux-mêmes, lus en entier et cités à la page, et sur un seul document extérieur, d'un autre éditeur : la Cour des comptes. Aucun chiffre n'est repris de la presse qui a commenté ces rapports. Là où des comptes rendus secondaires s'écartent des documents, nous suivons les documents.
Trois éditions, un seul chiffre
La première édition a été remise le 21 avril 2023 aux ministres, qui l’avaient commandée le 20 janvier (communiqué du ministère, 21 avril 2023). Issue de travaux engagés en 2020, avec plus de 100 entreprises et organisations professionnelles (GIFEN, synthèse MATCH, avril 2023), elle couvrait 20 segments d'activité opérationnels et 84 métiers clés. Elle dénombrait en 2023, sur ce périmètre cœur, « un peu plus de 125 000 emplois équivalents temps plein (ETP), dont environ 45% chez les exploitants et 55% chez leurs fournisseurs », et projetait un besoin d'« un peu plus de 155 000 emplois équivalents temps plein » en 2033, soit une « augmentation du volume d'activité d'environ 25% en 10 ans », avant tout gain de productivité (p13). Sa conclusion : « Extrapolé à l'ensemble des 220 000 emplois de la filière nucléaire, le besoin prévisible serait d'environ 100 000 recrutements » (p13).
La deuxième édition a été présentée le 18 juin 2024 et figure dans le rapport d'activités 2024 du GIFEN. Son périmètre couvrait désormais la France et le Royaume-Uni, sur les mêmes 20 segments mais 97 « métiers-types ». Elle anticipait « une croissance d'activité de l'ordre de 15 à 20 % d'ici 2030, hors gains de productivité, puis un plateau jusqu'à 2034 ». Son chiffre clé : « 100 000 ETP : besoin prévisible en nouvelle capacité de travail » (p24).
La troisième édition est datée de novembre 2025. Elle cartographie 1 830 entreprises et indique : « En 2024, on estime que ces entreprises employaient 247 000 ETP » (p4). Pour l'ensemble de la filière, le besoin prévisible de recrutement « reste de l'ordre de 100 000 ETP sur les 10 prochaines années », soit environ 10 000 ETP par an en moyenne, pour moitié en remplacement des départs et pour moitié en croissance (p5). Sa conclusion nomme le mécanisme : un besoin qui se poursuit « au rythme de l'ordre de 10 000 ETP / an à 10 ans glissants » (p9).
Trois éditions impriment les mêmes 100 000 pendant que l’horizon, le périmètre et les métiers bougent
| Avril 2023 | Juin 2024 | Novembre 2025 | |
|---|---|---|---|
| Horizon | 2033 | 2034 | 2035 |
| Besoin affiché | environ 100 000 recrutements (p13) | 100 000 ETP de nouvelle capacité de travail (p24) | de l’ordre de 100 000 ETP sur 10 ans (p5) |
| Périmètre | France | France et Royaume-Uni (p24) | France et Royaume-Uni, plus l’activité accessible (p2) |
| Métiers étudiés | 84 métiers clefs | 97 métiers-types (p24) | une centaine de métiers cœur |
| Emplois de la filière | 220 000 (p13) | Non imprimé | 247 000 ETP en 2024 (p4) |
| Noyau d’effectifs | un peu plus de 125 000 ETP (p13) | Non imprimé | 163 000 ETP ; estimation 2024 : 135 000 (p5) |
| Marge déclarée | Non imprimée aux pages citées | Non imprimée | plus ou moins 15 % (p6) |
Sources 1 Groupement des industriels français de l'énergie nucléaire · 2 Groupement des industriels français de l'énergie nucléaire · 3 Groupement des industriels français de l'énergie nucléaire
Comment le chiffre est fabriqué
MATCH n'est pas une enquête sur les postes vacants. La démarche part des plans de charge des sept grands donneurs d'ordres nationaux, l'Andra, le CEA, EDF, Framatome, Naval Group, Orano et TechnicAtome, auxquels s'ajoutent environ 200 entreprises clés de la chaîne d'approvisionnement et neuf organisations professionnelles (GIFEN, résultats clés MATCH 2025, p2). Ces plans sont convertis, segment par segment, en volume de travail exprimé en équivalents temps plein. Le résultat obtenu sur le périmètre cœur est ensuite extrapolé à toute la filière. L'exercice est révisé chaque année, et la fenêtre de dix ans avance avec lui.
Cette méthode explique pourquoi le titre ne bouge presque pas. Si les programmes inscrits dans les plans restent pour l'essentiel les mêmes et que la fenêtre avance d'un an, le besoin à dix ans reste du même ordre : une partie des embauches réalisées dans l'année sort du compte, une nouvelle année de besoin y entre à l'autre bout. Le GIFEN le reconnaît dans sa conclusion de 2025, en indiquant que la mise à jour ne modifie pas fondamentalement les données d'entrée des actions de formation et d'attractivité (GIFEN, résultats clés MATCH 2025, p9). Un titre stable est donc ce que doit produire une prévision glissante stable. Il ne prouve pas, à lui seul, que la filière recrute en retard.
Ce qui bouge se trouve en dessous. L'édition 2025 évalue le noyau actuel à 163 000 équivalents temps plein et précise : « L'augmentation par rapport à l'estimation de 2024 (135 000 ETP) correspond en partie à un début de croissance » des effectifs « et en partie à un affinage de la modélisation » (p5). Le périmètre s'est élargi au Royaume-Uni dès 2024 (GIFEN, rapport d’activités 2024, p24). Le nombre de métiers étudiés est passé de 84 à 97, puis à une centaine. Parce que la manière de compter a changé à chaque édition, nous ne calculons aucun taux de croissance d'une édition à l'autre. Le GIFEN non plus.
La prévision affiche aussi sa propre marge. Les chiffres 2025 sont établis avec une « marge d'incertitude de l'ordre de plus ou moins 15%1 » (p6). Le total de la filière est imprimé de deux façons dans le même document : « la filière pourrait employer environ 300 000 ETP à partir de 2032 » (p4), et elle devrait passer « à environ 300 000 ETP en 2035 » (p9). Nous reproduisons les deux telles qu'elles sont écrites.
Où se trouve le travail
Pour qui choisit une voie, le signal utile n'est pas le total mais sa composition. Les métiers de techniciens représentent les deux tiers des besoins de recrutement, selon l'édition 2025, dans des métiers comme technicien de maintenance, coffreur, ferrailleur ou dessinateur projeteur. Côté ingénieurs, les besoins se concentrent sur la gestion de projet, la mécanique, la sûreté nucléaire, le génie civil, le contrôle-commande et les contrôles non destructifs certifiés. Le document le dit ainsi : « Les conducteurs de travaux et chefs de chantier représentent à eux seul près de 8%1 » du besoin de recrutement sur 2025 à 2035 (p7).
Le rapport d'activités 2025 du GIFEN précise où se situent ces embauches : « 40 %1 chez les maîtrises d'ouvrage et 60 %1 chez les fournisseurs », les deux tiers dans des métiers techniques, et pour moitié en croissance, pour moitié en remplacement des départs.
Les deux tiers du besoin sont des métiers de techniciens, et la plupart des embauches se font chez les fournisseurs
| Mesure | Tel qu’imprimé | Document |
|---|---|---|
| Métiers de techniciens | deux tiers des besoins de recrutement | MATCH 2025, p7 |
| Conducteurs de travaux et chefs de chantier | près de 8 % du besoin, 2025 à 2035 | MATCH 2025, p7 |
| Embauches chez les fournisseurs | 60 % | Rapport d’activités 2025 |
| Embauches chez les maîtrises d’ouvrage | 40 % | Rapport d’activités 2025 |
| Remplacement et croissance | pour moitié chacun | MATCH 2025, p5 |
Sources 3 Groupement des industriels français de l'énergie nucléaire · 6 Groupement des industriels français de l'énergie nucléaire
Le calendrier compte autant que le volume. Les prévisions d'achats des donneurs d'ordres sur les 20 segments progressent de près de 30 % en cinq ans, et le modèle fait apparaître des « pics de charge en 2026 puis vers 2032 », que le GIFEN rattache à la montée en puissance du programme EPR2, puis au lancement du programme Aval du Futur d'Orano pour le cycle du combustible (p4). Les segments n'avancent pas ensemble. Les achats de génie civil devraient plus que doubler entre 2025 et 2035, avec des effectifs qui pourraient tripler au pic. L'électricité devrait progresser à partir de 2028, d'environ 20 % jusqu'en 2032. Le chauffage, la ventilation et la climatisation resteraient stables jusqu'en 2027, puis augmenteraient de 70 %1 jusqu'en 2032 (p5 à 6).
Le compte rendu que le GIFEN fait lui-même des résultats 2025, daté du 15 décembre 2025, ne présente pas les 100 000 comme une nouvelle. Il parle d'« une estimation des besoins de recrutements confirmée à 100 000 équivalents temps plein sur l’ensemble de la filière dans les 10 ans à venir », et précise que ses « pics de charge, qui pourront être lissés dans le futur » relèvent encore de la prévision (GIFEN, 15 décembre 2025). Dans les mots mêmes du prévisionniste, le chiffre affiché est donc un repère permanent, et c'est le calendrier qui bouge encore.
La première édition faisait déjà le même constat du côté de l'offre : « plus de 40 000 emplois équivalents temps plein nouveaux d'ici 2030 au sein des entreprises fournisseurs », principalement des ETI et des PME, soit un flux moyen « de l'ordre de 6 000 emplois par an » chez les fournisseurs sur les segments cœur (p70). Ce chiffre est parfois repris comme le rythme annuel de toute la filière. Ce n'en est pas un.
Ce que la prévision ne voit pas
L'argument le plus solide contre une lecture de MATCH comme plan glissant maîtrisé vient de la Cour des comptes, dans son rapport de janvier 2025 sur la filière EPR. La Cour présente MATCH comme un outil de pilotage de l'adéquation entre besoins et ressources, et rappelle son résultat de 2023 : « une capacité de travail nouvelle de l'ordre de 60 000 recrutements ETP » sur le périmètre cœur, pour moitié en croissance et pour moitié en remplacement des départs (p68). Elle rapporte ensuite ce qu'une prévision bâtie sur des plans de charge ne peut pas saisir.
D'abord, les fournisseurs ignorent souvent le plan. La Cour cite un constat selon lequel « 40 % des industriels ne connaissent pas l'hypothèse de cadence ni le volume à produire par an » (p74, note 64). Ensuite, lors de la revue de maturité du programme EPR2 de novembre 2023, « le comité de revue a émis des réserves quant à la capacité du GIFEN à porter la voix des fournisseurs » (p69). Enfin, la même revue relevait que « la filière industrielle a perdu une compétence spécifique déterminante, l'ingénierie de chantier » (p75), une compétence qu'aucune projection d'effectifs ne remplace.
La Cour des comptes nomme trois choses que la prévision doit tenir pour acquises
| Ce que la prévision suppose | Ce que rapporte la Cour | Page |
|---|---|---|
| Les fournisseurs connaissent le plan | « 40 % des industriels ne connaissent pas l’hypothèse de cadence ni le volume à produire par an » | p74, note 64 |
| Le GIFEN porte la voix des fournisseurs | « le comité de revue a émis des réserves quant à la capacité du GIFEN à porter la voix des fournisseurs » | p69 |
| Les effectifs sont la contrainte | « la filière industrielle a perdu une compétence spécifique déterminante, l’ingénierie de chantier » | p75 |
Source 8 Cour des comptes
Selon cette lecture, une échéance qui recule d'un an à chaque édition pourrait aussi être un calendrier qui glisse, et une prévision construite à partir des plans des donneurs d'ordres ne le montrerait pas. Les documents ne tranchent pas entre ces deux lectures, et nous ne tranchons pas à leur place. Le lecteur doit tenir les deux : le titre est une estimation glissante stable, et sa fiabilité dépend de décisions de programme que la prévision tient pour acquises.
Comment lire la prochaine édition
Si la prévision est révisée chaque année, la compétence utile consiste à lire la révision, pas à retenir le titre. Quatre vérifications distinguent un vrai changement d'un simple changement de comptage, et chacune peut se faire à partir des seuls documents publiés.
Premièrement, vérifier le périmètre. L'édition 2023 comptait la France. L'édition 2024 comptait la France et le Royaume-Uni. L'édition 2025 compte aussi l'activité nucléaire accessible à l'industrie française dans des projets comme ITER, les petits réacteurs modulaires et l'export (GIFEN, résultats clés MATCH 2025, p2). Toute comparaison de totaux entre éditions qui l'ignore compare des territoires différents.
Deuxièmement, vérifier l'unité et la base. Chaque chiffre de titre est exprimé en équivalents temps plein, pas en personnes, et les 100 000 sont une extrapolation du périmètre cœur à toute la filière. Ce périmètre cœur a lui-même changé : 84 métiers en 2023, 97 en 2024, une centaine en 2025. Une hausse du noyau d'une édition à l'autre peut être de la croissance, un recomptage, ou les deux. L'édition 2025 dit que sa propre hausse relève des deux (GIFEN, résultats clés MATCH 2025, p5).
Troisièmement, vérifier l'horizon et les pics. La fenêtre de dix ans avance avec chaque édition : l'année attachée à une cible dit quand la prévision a été faite, pas quand le travail s'arrête. Les pics sont plus parlants. En 2025, ils se situent en 2026 et vers 2032, chacun rattaché à un programme nommé (p4). Si une édition ultérieure déplace un pic, c'est que le programme auquel il est rattaché a bougé.
Quatrièmement, vérifier la marge déclarée. L'édition 2025 indique plus ou moins 15 % (p6). Un écart entre deux éditions inférieur à cette marge n'est pas, selon les propres termes de la prévision, un changement.
Avec ces quatre vérifications, la prochaine édition devient une lecture du calendrier de la filière, segment par segment, plutôt qu'un chiffre à répéter.
Ce que cela signifie pour votre carrière
Pour les candidats, la prévision désigne des métiers avant des intitulés. Les deux tiers du besoin relèvent du travail de technicien, du CAP au bac+3, et les métiers cités sont concrets : maintenance, coffrage, ferraillage, dessin, conduite de chantier. Le calendrier désigne d'abord le génie civil, puis l'électricité et la ventilation à mesure que les chantiers neufs atteignent ces étapes.
Pour les employeurs, le poids repose sur les fournisseurs : 60 % des embauches, selon le GIFEN (GIFEN, rapport d’activités 2025). La plupart des entreprises de la filière sont diversifiées : le nucléaire représente en moyenne 20 % de leur chiffre d'affaires (GIFEN, résultats clés MATCH 2025, p4). Le constat de la Cour, selon lequel beaucoup ignorent la cadence qu'on leur demandera de tenir, est la contrainte concrète qui décide si elles peuvent recruter avant la demande.
Pour les décideurs, la marge de plus ou moins 15 % et la dépendance au calendrier des programmes sont les deux chiffres à garder à côté des 100 000. Un besoin glissant sur dix ans est un instrument de planification, pas une promesse d'emplois à date fixe.
Le point de vue de CareerOn : ce qu’il faut retenir de MATCH n’est pas son total mais son calendrier, quel métier, à quelle étape d’un chantier, rattaché à quel programme. Aucun exercice de mise en situation CareerOn ne correspond encore aux métiers que la prévision nomme, du coffrage et du ferraillage à la conduite de chantier ; aucun lien d’entraînement n’est donc proposé ici. Nous l’inscrivons comme une lacune de notre catalogue plutôt que de la combler par un exercice venu d’une autre industrie.
Les 100 000 ont été imprimés trois fois, et ils le seront sans doute encore l'an prochain, avec une date plus lointaine. C'est ainsi que la prévision a été conçue. Une prévision glissante fait son travail quand son titre reste stable ; elle n'apprend quelque chose de nouveau que lorsque ses pics, son périmètre ou sa répartition entre métiers bougent. Ce sont les lignes à lire en premier dans chaque édition. Pour qui envisage une carrière dans le secteur, la question n'est pas de savoir si le chiffre est juste, mais quelle part de ce chiffre décrit son métier, et à quel moment.
