Le 26 février 2025, la Cour des comptes européenne a adopté un rapport selon lequel la stratégie européenne des puces a très peu de chances d’atteindre son objectif, et la Commission européenne a répondu par écrit qu’elle réévaluerait cet objectif plutôt que de le défendre.
La politique européenne des puces se débat en public, dans des documents signés et datés, et ces débats décrivent les métiers : celui qui sait exposer les deux positions de chacun, document à l’appui, parle la langue des équipes qui pilotent ces programmes.
Voici le quatrième volet de l’Atlas des industries de CareerOn consacré aux semi-conducteurs. Le premier demandait où se crée la valeur d’une puce. Le deuxième, quels fournisseurs une usine ne pourrait pas remplacer. Le troisième, ce que construisent réellement les usines européennes. Celui-ci demande où ceux qui dirigent l’industrie divergent, et sur quoi repose chaque position.
Nous nous tenons ici à une règle. Un débat n’apparaît que si ses deux positions sont imprimées dans des documents primaires datés, rédigés par l’institution ou l’entreprise qui les défend. Aucun commentaire, aucune paraphrase d’analyste, aucune source anonyme. Nous citons chaque position dans les mots de son auteur. Nous ne tranchons pas, nous ne faisons pas de moyenne, nous ne désignons pas de gagnant. Là où une phrase pourrait induire en erreur, nous disons ce qu’elle ne signifie pas.
Quatre débats ont passé ce filtre. Chacun est présenté ci-dessous avec ses deux documents, puis un tableau qui met les deux phrases côte à côte.
L’objectif est-il un plan ou une ambition ?
Le programme pour la décennie numérique fixe à l’Europe un objectif de 20 % de la chaîne de valeur mondiale des puces, en chiffre d’affaires, d’ici 2030. Le règlement sur les puces est le principal instrument censé y conduire.
La Cour a examiné les éléments et n’a pas trouvé le chemin. Son rapport spécial 12/2025 juge très improbable que la stratégie suffise à atteindre ces 20 % en 2030, et ajoute que, selon les prévisions actuelles, la part de l’UE ne sera que de 11,7 % en 2030.
Ce chiffre se lit avec soin. C’est une prévision citée par la Cour, pas une part que quiconque a mesurée. Ce n’est pas non plus la même chose que la phrase ultérieure de la Commission selon laquelle l’UE produit moins de 10 % des puces mondiales, qui mesure la production et non la chaîne de valeur. Les deux chiffres ne sont pas sur le même axe, et nous ne les plaçons jamais sur un seul.
La Cour rapporte aussi ce qu’elle a entendu de ceux qui font le travail. Les fabricants de puces et les autorités des États membres, écrit-elle, voient l’objectif de 20 % comme un but auquel aspirer plutôt que comme un résultat qu’ils atteindront réellement.
La réponse de la Commission, publiée avec le rapport en avril 2025, ne conteste pas le calcul de front. Elle avance autre chose : le règlement aurait catalysé plus de 80 milliards d’euros d’investissements dans les capacités de production de puces, contribuant ainsi « à maintenir, voire peut-être à accroître » la part de marché de l’UE. Deux détails comptent. Cette somme est un investissement que la Commission attribue à l’effet du règlement, pas de l’argent public, et elle ne peut s’ajouter à aucun total d’aides d’État. Et la phrase de la Commission porte sa propre réserve, « voire peut-être », que nous conservons.
Vient ensuite la concession. La Commission accepte partiellement la recommandation de la Cour et annonce qu’elle réévaluera la faisabilité de l’objectif de 20 %, en vue de le réviser le cas échéant.
Le débat ne porte donc pas sur la question de savoir si l’objectif sera atteint. Sur ce point, les deux documents se rapprochent. Il porte sur la fonction de l’objectif : un plan à l’aune duquel on mesure les programmes, ou un drapeau qui attire l’investissement vers l’Europe. Un directeur de programme entend cette question à chaque comité de pilotage, car elle décide quels jalons sont réels.
La Cour des comptes prévoit 11,7 % en 2030, et la Commission annonce qu’elle réévaluera son objectif de 20 %
| Qui, et quand | Ce qu’ils ont écrit (traduit de l’anglais) |
|---|---|
| Cour des comptes européenne, 26 févr. 2025 | Selon les prévisions actuelles, sa part ne sera que de 11,7 % en 2030. |
| Commission européenne, réponse, avr. 2025 | la Commission réévaluera la faisabilité de l’objectif numérique de 20 % fixé par le programme d’action pour la décennie numérique, en vue de le réviser le cas échéant |
Sources 1 European Court of Auditors · 3 European Commission
La pointe ou la spécialité ?
Le deuxième débat porte sur ce que l’Europe doit fabriquer.
Le 3 juin 2026, la Commission a publié sa proposition de règlement révisé sur les puces, COM(2026) 504. Elle vise la frontière : une première installation en Europe associant fabrication de pointe et intégration de chiplets. Elle donne aussi un horizon, formulé comme une possibilité. Une production pilote pourrait être envisagée sur la période 2030-2033.
La proposition n’est pas une loi. C’est la position de la Commission, transmise au Parlement et au Conseil, et elle peut changer en chemin.
Le rapport de la Cour décrit le terrain d’où part la proposition. Parmi les grands projets inédits qu’il a examinés, il relève que les deux projets de pointe sous 5 nm avaient été suspendus par le fabricant. Le rapport ne nomme pas ce fabricant. Nous non plus, car aucun document de l’entreprise elle-même ne figure à notre dossier, et un nom sans sa propre source est une supposition.
Le troisième volet de cet Atlas a montré ce que produisent en réalité les usines financées : des puces de puissance, des capacités de fonderie de spécialité, des matériaux et des équipements. La pointe est la part de la stratégie qui existe sur le papier ; la spécialité, celle qui existe dans le béton.
Les deux camps ont un argument sérieux. En faveur de la frontière : les puces les plus précieuses, et les plus stratégiques, se fabriquent aux plus petites dimensions, et une région qui n’en fabrique jamais en dépend chez d’autres. En faveur de la spécialité : l’Europe mène déjà dans la puissance, les capteurs et l’automobile, ces usines sont financées et sortent de terre, et ce sont les projets de pointe qui se sont arrêtés. Le candidat capable de défendre les deux sans mépris pour l’un ou l’autre est rare, et recherché.
La proposition de 2026 vise la pointe alors que les deux projets sous 5 nm étaient suspendus
| Qui, et quand | Ce qu’ils ont écrit (traduit de l’anglais) |
|---|---|
| Commission européenne, COM(2026) 504, 3 juin 2026 | Une production pilote pourrait être envisagée sur la période 2030-2033. |
| Cour des comptes européenne, 26 févr. 2025 | les deux projets de pointe (sous 5 nm) avaient été mis en attente par le fabricant |
Sources 2 European Commission · 1 European Court of Auditors
Concentrer les aides, est-ce concentrer le risque ?
Le troisième débat porte sur l’exposition.
La Cour souligne qu’une grande part du soutien public va à un petit nombre de très grands projets. Sa conclusion est structurelle, non morale : l’annulation, le retard ou l’échec d’un seul projet peut avoir un effet global important sur ce que la stratégie accomplit.
L’autre face de cette exposition est imprimée par une entreprise, pas par un régulateur. STMicroelectronics, dans son rapport annuel sur formulaire 20-F pour 2025, daté du 26 février 2026, décrit comment son activité évolue quand l’industrie a construit plus que le marché ne demande. En période de surcapacité, écrit-elle, les commandes sont davantage exposées aux annulations, réductions, renégociations de prix ou reports.
Nous sommes précis sur ce que couvre cette phrase. Elle concerne les commandes des clients. Ce n’est pas une déclaration sur les usines de ST, et elle ne dit rien de Crolles ni d’aucun autre projet. Nous la citons parce qu’elle montre, vu de l’intérieur d’une entreprise, le risque que décrit la Cour : une usine est un pari sur la demande des années à l’avance, et la demande ne signe pas de contrat aussi long.
Réunis, les deux documents décrivent un même mécanisme par ses deux bouts. Concentrer l’argent public rend chaque grand projet plus déterminant pour la stratégie. Le marché peut ensuite déplacer la demande pour laquelle ces projets ont été dimensionnés. Aucun des deux documents ne dit que la stratégie est fausse. Tous deux disent qu’elle est exposée, et de manière différente.
La Cour voit un risque dans quelques grands projets, et ST décrit le sort des commandes en surcapacité
| Qui, et quand | Ce qu’ils ont écrit (traduit de l’anglais) |
|---|---|
| Cour des comptes européenne, 26 févr. 2025 | l’annulation, le report ou l’échec d’un seul projet peut avoir un effet global important |
| STMicroelectronics, formulaire 20-F, 26 févr. 2026 | en période de surcapacité du secteur, ou lorsque nos principaux clients rencontrent des difficultés sur leurs marchés ou leurs montées en cadence, les commandes sont davantage exposées aux annulations, réductions, renégociations de prix ou reports |
L’énergie décide-t-elle où se fabriquent les puces ?
Le quatrième débat tient moins de la querelle que du diagnostic et de la réponse.
La Cour écrit que les procédés récents exigent jusqu’à 10 fois plus d’énergie que les technologies précédentes, et que les prix élevés de l’énergie dans l’UE, par rapport à d’autres régions comme les États-Unis, aggravent les difficultés de compétitivité. Dans sa lecture, l’électricité n’est pas une ligne de budget. Elle entre dans les arguments pour ou contre un site.
Le formulaire de ST lit le même risque depuis l’atelier. Il qualifie de volatils les prix de l’énergie, électricité et gaz naturel, et il cite des contraintes d’approvisionnement électrique, dont des coupures dues à la fragilité des infrastructures ou à des événements climatiques extrêmes. Puis il décrit ce que l’entreprise a fait : un contrat d’achat d’électricité de 15 ans pour alimenter ses sites en France en électricité renouvelable issue de parcs solaires.
Nous le présentons comme le diagnostic de la Cour et la couverture de l’entreprise, non comme un différend. Les documents ne se contredisent pas. Ils montrent qu’un coût que la Cour traite comme un handicap régional peut devenir, par un contrat long, un coût connu pour une entreprise. Reste à savoir si cette réponse vaut pour toute une industrie, et aucun des deux documents ne prétend le trancher.
La Cour fait de l’énergie un coût, et ST y répond par un contrat solaire de 15 ans pour la France
| Qui, et quand | Ce qu’ils ont écrit (traduit de l’anglais) |
|---|---|
| Cour des comptes européenne, 26 févr. 2025 | les procédés récents exigent jusqu’à 10 fois plus d’énergie que les technologies précédentes |
| STMicroelectronics, formulaire 20-F, 26 févr. 2026 | fournir de l’électricité renouvelable issue de parcs solaires aux sites de STMicroelectronics en France |
L’argument contraire
L’objection la plus forte à ce volet est que les débats imprimés dans des documents officiels ne sont pas les vrais débats. Les institutions écrivent avec prudence, dit l’objection, et les vraies discussions ont lieu dans des salles sans procès-verbal.
Nous en acceptons une part. Nos quatre débats sont ceux que quelqu’un a accepté de signer et de dater. Il en existe sûrement d’autres. Mais les positions signées ont une qualité que les autres n’ont pas : ce sont celles qu’une institution doit défendre en public et assumer ensuite. Ce sont aussi celles qu’un candidat peut lire ce soir, et citer demain en entretien, sans trahir personne.
Seconde objection : nous serions trop équilibrés, et sur l’objectif au moins, la Cour aurait simplement eu raison. Nous déclinons ce verdict ici. La Commission a dit qu’elle réévaluerait l’objectif ; elle n’a pas dit qu’il était faux. Quand un document imprimera cette phrase, nous l’imprimerons aussi.
Ce qui changerait la lecture
Trois documents changeraient ce volet. Une déclaration datée du fabricant dont les projets sous 5 nm ont été suspendus nous permettrait de le nommer, et de dire pourquoi dans ses propres mots. Un objectif révisé, adopté en droit, clorait le premier débat ou le déplacerait. Et le texte final du règlement révisé dirait si l’installation de pointe est devenue une politique ou restée une proposition.
Nous surveillons les trois. Quand l’un paraîtra, nous relirons ces débats à sa lumière et consignerons ce qui a changé.
Ce que cela change pour votre carrière
La plupart des offres d’emploi de cette industrie listent des outils et des procédés. Ceux qui recrutent pour ses postes les plus élevés écoutent aussi autre chose : le candidat comprend-il sur quoi porte le débat du programme ?
Deux simulations CareerOn permettent de s’y exercer. La simulation de directeur de programme du règlement européen sur les puces vous confie un programme qui doit répondre aux trois premiers débats à la fois : un objectif qui peut être révisé, une stratégie partagée entre la frontière et la spécialité, et un portefeuille où un seul projet en retard peut déplacer tout le plan. Vous devrez décider quoi rapporter, quoi protéger, et quoi dire à un comité de pilotage quand les chiffres divergent.
La simulation d’ingénierie du rendement et des défauts vous place à l’autre bout du quatrième débat. L’énergie et l’économie de la montée en cadence se rejoignent dans le rendement : chaque plaquette ratée coûte l’énergie qu’il a fallu pour la produire. C’est là que le camp de la spécialité, dans le deuxième débat, gagne ou perd, une étape de procédé après l’autre.
Aucune des deux simulations ne vous dira qui a raison. Ce qu’elles peuvent montrer, en un après-midi, c’est de quel côté de ces débats vous voudriez travailler pendant des années, et c’est la question qui mérite d’être apportée en entretien.
