Le 9 décembre 2025, RTE, l’entreprise qui exploite le réseau français à haute tension, a publié son bilan prévisionnel à dix ans et fait une chose que les prévisionnistes font rarement en public : il a abaissé son propre chiffre. Le besoin d’électricité de la France en 2035 a été réduit d’environ 35 TWh par rapport à l’analyse publiée en 2023. Dans le même document, RTE conserve une trajectoire où la consommation augmente de 135 TWh en dix ans, et il la juge toujours atteignable.
Six semaines plus tard, la Direction générale du Trésor a publié ce que les compteurs avaient enregistré. La consommation de 2025, corrigée des effets météorologiques et calendaires, s’est établie à 449 TWh, au même niveau qu’en 2024 et environ 6 % sous la moyenne de 2017 à 2019. Personne ne se trompe dans ces deux documents. Ils répondent à des questions différentes, et le lecteur qui ne le voit pas les lira mal tous les deux.
Les débats les plus bruyants de la transition énergétique ne portent pas sur qui a raison, mais sur ce que l’on mesure : une prévision opposée à un compteur, un même mot pour deux dispositifs, et une décision sur la chaleur qui dépend d’un ratio qu’aucun organisme officiel ne publie pour la France ; le professionnel qui demande de quelle grandeur il s’agit, avant d’utiliser un chiffre, est celui qu’il faut recruter.
Ce texte est le quatrième du chapitre énergie de l’Atlas des industries de CareerOn. Le premier demandait où se fait la valeur, le deuxième quels postes le système électrique ne peut pas remplacer, le troisième ce qui se construit réellement. Celui-ci demande où des voix informées et officielles divergent, et il suit une seule règle. Un désaccord se publie, il ne se réconcilie pas. Chaque valeur est imprimée telle que son éditeur l’a imprimée, avec sa date et son périmètre. Rien n’est moyenné, aucun vainqueur n’est désigné, aucune intention n’est prêtée.
Le texte lit huit documents : le bilan de RTE, la note du Trésor, deux rapports du régulateur de l’énergie, un rapport de l’Agence internationale de l’énergie et trois publications de prix du service statistique du ministère de la Transition écologique. Un quatrième débat, sur les objectifs hydrogène, était prévu et a été abandonné, faute de pouvoir ouvrir et vérifier les documents nécessaires. Il n’est pas traité ici, et son absence est consignée dans nos notes de recherche plutôt que comblée de mémoire.
La prévision et le compteur
Un gestionnaire de réseau doit prévoir lignes et postes des années avant que quiconque s’y raccorde. Son bilan est donc un ensemble de scénarios, pas une prédiction, et RTE l’écrit ainsi. La trajectoire de croissance suppose que l’industrie s’électrifie et que le chauffage et les transports passent des carburants au réseau. C’est la trajectoire à laquelle l’opérateur doit être prêt, pas celle qu’il promet.
RTE est franc sur le calendrier. Il juge peu probable une inflexion significative à la hausse de la consommation avant 2028. Il indique aussi qu’environ 30 GW de capacité sont déjà réservés pour l’accès au réseau de transport, ce qui correspondrait en théorie à environ 180 TWh de consommation supplémentaire, et il ajoute, selon ses propres mots, que tous ces projets ne se concrétiseront pas.
Cette phrase résume tout le débat. Une réservation est une file d’attente, pas une charge. L’entreprise qui réserve un raccordement achète une option sur l’avenir ; elle ne consomme pas encore. La note du Trésor mesure la charge. Elle rapporte ce que le pays a réellement consommé, corrigé d’un hiver doux ou rude, et la trouve stable.
Demande : une prévision qui monte encore, un compteur qui ne bouge pas
| Nature du chiffre | Ce que le document indique | Éditeur, date |
|---|---|---|
| Scénario à 2035 | Consommation en hausse de 135 TWh en dix ans sur la trajectoire de croissance | RTE, 9 décembre 2025 |
| Révision | Besoin 2035 abaissé d’environ 35 TWh par rapport à l’analyse de 2023 | RTE, 9 décembre 2025 |
| File d’attente, pas charge | Environ 30 GW réservés sur le réseau de transport ; tous les projets ne se feront pas | RTE, 9 décembre 2025 |
| Mesure 2025 | 449 TWh, corrigés du climat, identiques à 2024 | Direction générale du Trésor, 23 janvier 2026 |
Sources 1 RTE (Réseau de Transport d'Électricité) · 2 Direction générale du Trésor
Lus côte à côte, les deux documents ne se contredisent pas. La prévision a été revue à la baisse et monte encore ; le compteur n’a pas bougé. Les deux affirmations sont vraies aux dates qu’elles portent. L’erreur consiste à les placer sur une même échelle et à tracer une ligne entre elles, et le tableau ci-dessus s’y refuse.
Pour qui conseille un site industriel, la distinction n’a rien de théorique. Un plan fondé sur la trajectoire de croissance suppose une capacité de réseau et des prix qui dépendent de l’arrivée effective de la demande. Un plan fondé sur le compteur suppose un système qui a de la marge. Une note honnête dit sur quel document elle s’appuie, et pourquoi.
La façon dont l’opérateur a rédigé sa révision porte une leçon plus discrète. Il n’a pas enfoui le chiffre plus bas dans une annexe. Il l’a énoncé clairement et expliqué, ce qu’un prévisionniste public doit à ceux qui planifient à partir de lui. Le lecteur qui prend une révision pour un aveu d’échec apprend à se méfier des prévisionnistes les plus francs, et c’est la mauvaise leçon.
Un mot, deux dispositifs
La flexibilité consiste à consommer moins, ou plus tard, quand le système est sous tension. C’est le mot que toutes les stratégies énergétiques invoquent désormais, et il recouvre au moins deux choses différentes.
Le rapport de prospective du régulateur de février 2026 relève que les volumes d’effacement effectivement activés sur les marchés demeurent limités, en dehors de la crise exceptionnelle de 2022, malgré la certification de 3 GW en 2023 dans le cadre du mécanisme de capacité. Le mécanisme de capacité rémunère la disponibilité à la pointe. Être certifié n’est pas être appelé.
Le rapport du régulateur sur les réseaux intelligents du 11 décembre 2025 compte un autre dispositif, NEBCO, par lequel l’effacement est vendu sur les marchés de l’énergie. Là, la capacité certifiée a quasiment doublé, de 5,7 GW en 2022 à 10,9 GW en 2024, pour un volume effacé de 56 GWh en 2024. Le même rapport ajoute que les flexibilités contractualisées et activées aujourd’hui restent très faibles.
Il est tentant de poser le petit chiffre à côté du grand et d’annoncer que la flexibilité a triplé. Les documents ne le permettent pas. Les deux chiffres certifient des choses différentes selon des règles différentes, et le second rapport mesure une énergie effacée en GWh, une troisième grandeur qui n’est pas une capacité.
Flexibilité : un mot, deux dispositifs, trois grandeurs
| Dispositif ou source | Ce que le document indique | Grandeur |
|---|---|---|
| Mécanisme de capacité, 2023 | 3 GW certifiés ; volumes activés encore limités | Capacité (GW) |
| NEBCO, 2022 à 2024 | Effacement certifié de 5,7 GW à 10,9 GW | Capacité (GW) |
| NEBCO, 2024 | 56 GWh effacés | Énergie (GWh) |
| Estimation Voltalis, 2033 | 11 à 12 GW d’effacement de chauffage possibles | Estimation d’opérateur (GW) |
Sources 3 Commission de régulation de l’énergie (CRE), Prospective · 4 Commission de régulation de l’énergie (CRE)
Le rapport de prospective porte aussi le plus grand chiffre de cette partie. À l’horizon 2033, Voltalis, un opérateur d’effacement, estime qu’il existerait une possibilité de 11 à 12 GW d’effacement de chauffage. Cette estimation appartient à Voltalis. Le rapport du régulateur la rapporte, il ne la fait pas sienne, et il a été préparé par un groupe coprésidé par des experts extérieurs plutôt que délibéré par le régulateur. Nous imprimons le chiffre avec le nom de son auteur, seule façon honnête de l’imprimer.
C’est aussi pourquoi ces rapports se lisent si différemment selon qui les cite. Un agrégateur qui vend de la flexibilité de chauffage peut citer le chiffre certifié ; un sceptique peut citer les volumes activés ; tous deux citent fidèlement le régulateur. Le désaccord n’est pas entre les documents. Il est entre les lecteurs qui s’arrêtent au chiffre du titre et ceux qui demandent à quel dispositif il appartient, ce qu’il certifie et s’il a déjà été appelé.
Les deux rapports s’accordent sur le point qui compte le plus pour ceux qui construisent ce marché : l’écart entre ce qui est certifié et ce qui est utilisé. La capacité existe sur le papier. Le travail consiste à la faire répondre quand on l’appelle.
Un ratio que personne ne publie pour la France
Le troisième débat porte sur la chaleur industrielle, la vapeur et l’eau chaude que les usines utilisent pour cuire, sécher et nettoyer. La technologie qui produit cette chaleur à l’électricité, pompes à chaleur industrielles et chaudières électriques, est disponible commercialement. La question est de savoir si elle est rentable.
Le rapport de l’Agence internationale de l’énergie sur l’électrification de la chaleur industrielle à basse température, daté de décembre 2025, donne une réponse directe pour les pays qu’il étudie. Le déploiement est resté limité, écrit-elle, en raison de ratios de prix électricité sur gaz défavorables, de longs délais de raccordement et de l’absence de cadres politiques clairs. Réseaux et taxes compris, elle fixe le ratio à 2,7 pour la Tchéquie, 2,6 pour l’Allemagne et 3,1 pour l’Irlande.
La France ne figure pas dans cette analyse. Le réflexe serait de construire le chiffre français à partir des statistiques françaises, et ces statistiques existent. Le service statistique du ministère de la Transition écologique a publié les deux le 23 juillet 2026. Les entreprises ont payé en moyenne 148,8 €/MWh hors TVA pour l’électricité en 2025, en baisse de 9,6 % sur un an. Pour le gaz, elles ont payé 65,7 €/MWh hors TVA, exprimés en pouvoir calorifique supérieur, en hausse de 1,5 %.
Chaleur : le ratio décisif est publié pour trois pays, pas pour la France
| Périmètre | Ce que le document indique | Éditeur, date |
|---|---|---|
| Tchéquie, Allemagne, Irlande | Ratio électricité sur gaz, taxes comprises : 2,7, 2,6 et 3,1 | AIE, décembre 2025 |
| France, électricité, 2025 | 148,8 €/MWh hors TVA, en baisse de 9,6 % | SDES, 23 juillet 2026 |
| France, gaz, 2025 | 65,7 €/MWh PCS hors TVA, en hausse de 1,5 % | SDES, 23 juillet 2026 |
| France, ratio | Publié par aucun document admis | Aucun |
Sources 5 International Energy Agency · 6 SDES (ministère de la Transition écologique) · 7 SDES (ministère de la Transition écologique) · 8 SDES (ministère de la Transition écologique)
Nous ne divisons pas l’un par l’autre. Les deux moyennes couvrent toutes les entreprises, et aucune ne décrit le prix payé par un site donné. Dans sa publication sur le premier semestre 2025, le statisticien observe lui-même que les entreprises grandes consommatrices d’électricité paient un prix trois fois moins élevé que les faibles consommatrices. Le chiffre du gaz est exprimé en pouvoir calorifique supérieur, et le ratio de l’agence suit sa propre méthode de taxes et de coûts de réseau. Un nombre obtenu en les divisant aurait l’air officiel et ne le serait pas. Ce que les deux publications montrent, sans calcul, c’est une direction : en 2025, le prix de l’électricité des entreprises a baissé et celui du gaz a augmenté.
C’est une affirmation plus modeste qu’un ratio, et plus vraie. Pour un consultant, elle définit le métier. Le chiffre décisif pour une usine française n’est publié nulle part où un lecteur pourrait le citer ; il faut le construire à partir des contrats, des tarifs et de la charge de cette usine, et montrer la méthode.
L’argument contraire
L’objection la plus forte est que ce texte confond prudence et analyse. Les prévisions sont toujours révisées, les dispositifs se multiplient toujours, et chaque ratio dépend de sa méthode ; le dire, poursuit l’objection, n’est pas un argument mais une précaution d’usage.
L’objection est en partie juste. Aucun de ces documents ne se trompe sur son propre périmètre, et l’opérateur, le régulateur et le statisticien énoncent chacun clairement leurs limites. La confusion naît en aval, quand leurs chiffres passent dans une diapositive ou un titre sans ces limites. C’est là que les décisions déraillent, et c’est pourquoi ce texte imprime les limites à côté des valeurs.
Une seconde objection veut qu’une année de demande stable prouve peu. C’est également exact. La note du Trésor mesure une année et ne projette rien, et la prudence de RTE sur la période précédant 2028 va dans le même sens. Une demande stable aujourd’hui est compatible avec une croissance plus tard. Elle ne l’est pas avec l’idée que cette croissance est déjà là.
Ce qui changerait la lecture
La lecture changerait si un organisme officiel publiait un ratio de prix électricité sur gaz pour l’industrie française, si une seconde projection officielle pour 2035 paraissait face à celle de RTE, ou si le régulateur rapportait des volumes de flexibilité activés comblant l’écart avec la capacité certifiée. Chacun serait un document daté, et nous mettrons le texte à jour en consignant le changement dès qu’il paraîtra.
Ce que cela change pour votre carrière
Les trois débats partagent une compétence : lire ce qu’est un chiffre avant de l’utiliser. Deux métiers la pratiquent chaque jour.
Le consultant en transition énergétique industrielle est payé pour dire à un client s’il faut électrifier un procédé, et quand. Le travail est exactement l’écart que décrit ce texte : séparer un scénario d’une mesure, et construire la comparaison de prix que l’usine affronte vraiment au lieu d’emprunter celle faite pour un autre pays.
Le chef de projet smart grid et flexibilité locale est payé pour transformer une capacité certifiée en capacité qui répond. Le travail se situe entre les règles du dispositif, les sites qui décalent leur consommation et le gestionnaire de réseau qui les appelle, et il se juge à ce qui est activé, pas à ce qui figure sur le papier.
Si vous voulez pratiquer la décision côté client, commencez par la simulation de consultant en transition énergétique industrielle. Si vous voulez pratiquer la flexibilité réelle sur un réseau local, commencez par la simulation de chef de projet smart grid et flexibilité. Aucun de ces documents ne dit combien d’emplois existent, et nous ne prétendons pas le contraire. Chaque simulation vous permet de faire le travail avant de le choisir.
