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Un technicien, agenouillé, intervient dans les étages ouverts d’un réfrigérateur à dilution, une bouteille de gaz et une caisse d’expédition derrière lui.
TENDANCES DE L'INDUSTRIE
11 min de lecture

Les entreprises sans lesquelles un ordinateur quantique ne tourne pas

Le froid s’achète à l’étranger, les matériaux rares ont des fournisseurs français cités par un seul document, et les puces qui doivent fonctionner au froid restent à construire. Huit documents datés sur les couches qui portent le quantique français, et sur les métiers qui s’y trouvent.

Dossier vérifié · 2 octobre 2026 · 8 sources

On photographie presque toujours un ordinateur quantique de l’extérieur : un lustre doré de câbles et de plateaux suspendu dans une salle blanche, quelques chercheurs devant. Ce lustre n’est pas l’ordinateur. C’est le système de refroidissement, et dans la plupart des laboratoires qui exploitent des machines supraconductrices, il a été fabriqué par quelqu’un d’autre, dans un autre pays, et acheté sur catalogue. C’est le sujet de ce texte. Pas les qubits, qui font les gros titres, mais les entreprises et les capacités sans lesquelles aucune machine quantique française ne peut être mise sous tension. L’audit de la Cour des comptes de juillet 2026 le dit : il recommande encore de faire émerger un leader français de ces réfrigérateurs, sur un marché où un fabricant finlandais a réalisé près de 200 millions d’euros depuis 2008.

Ce texte est le deuxième du chapitre quantique de l’Atlas industriel de CareerOn. Le premier a suivi l’argent et montré que l’État français joue deux rôles, planificateur et acheteur. Celui-ci suit le matériel qui se trouve sous l’argent : le froid, les matériaux rares et l’électronique qui doit fonctionner dans le froid. Pour un candidat, ces couches comptent parce qu’une grande partie du travail d’ingénierie s’y trouve, et parce qu’elles sont moins encombrées que le qubit lui-même.

Le quantique français dépend de trois couches qu’il ne fournit pas encore entièrement : le froid extrême des machines supraconductrices s’achète surtout auprès de fabricants étrangers et un leader français reste un objectif, les matériaux rares ont des fournisseurs français cités seulement par le rapport du programme de l’État lui-même, et l’électronique de contrôle qui fonctionne au froid est désignée par Bruxelles et par l’industrie française comme une capacité encore à construire ; la dépendance est documentée, les remèdes sont des recommandations, et les carrières se trouvent dans la réduction de cet écart.

Nous avons lu huit documents datés pour ce texte. Cinq figuraient déjà dans la série et ont été relus pour ce qu’ils disent des fournisseurs, non de l’argent : l’audit de la Cour des comptes de juillet 2026, le rapport de l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques du 20 janvier 2022, le rapport annuel 2022 de la stratégie nationale publié en mars 2023, la stratégie quantique de la Commission européenne du 2 juillet 2025, et la cartographie de l’écosystème quantique mondial de l’OCDE et de l’Office européen des brevets du 17 décembre 2025. Trois sont nouveaux dans la série : le rapport de la mission confiée par le Premier ministre à Paula Forteza, Jean-Paul Herteman et Iordanis Kerenidis en janvier 2020, l’agenda préliminaire de recherche et d’industrie du Quantum Flagship européen de novembre 2022, et le rapport de mai 2024 du GIFAS, le groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales, sur les technologies quantiques. Nous avons écarté les feuilles de route plus récentes du Flagship, publiées comme projets soumis à consultation dont l’éditeur indique que le contenu peut changer. Un projet n’est pas une édition.

Le froid est un produit

Commençons par la physique, car c’est elle qui fixe la liste des achats. La cartographie de l’OCDE et de l’Office européen des brevets est claire sur ce qu’exige une plateforme refroidie : un réfrigérateur cryogénique à dilution à 50 millikelvins, pour abaisser l’énergie thermique de chaque bit quantique d’environ six mille fois par rapport à un laboratoire à température ambiante. C’est une fraction de degré au-dessus du zéro absolu. On ne l’atteint pas avec un meilleur réfrigérateur. On l’atteint avec un réfrigérateur à dilution, un instrument spécialisé construit par un petit nombre d’entreprises.

Lesquelles ? Le rapport de mission de janvier 2020 a répondu en une phrase : « Les besoins de cryogénie extrême sont, aujourd’hui, couverts principalement par trois acteurs mondiaux », à savoir Bluefors en Finlande, Oxford Instruments au Royaume-Uni et Janis aux États-Unis. Il dressait ensuite la liste d’un écosystème français de la cryogénie, dont Thales, CryoConcept, MyCryoFirm, Absolute System, l’Institut Néel et l’IRIG, et proposait de soutenir une offre de cryogénie compacte compétitive par des concours d’innovation nationaux et des appels à projets. Les verbes comptent. Les entreprises étrangères fournissent. Les entreprises françaises forment un écosystème à soutenir.

Six ans plus tard, la Cour des comptes reprend le même fil. Dans son rapport de juillet 2026, elle distingue l’entreprise finlandaise : « fondée en 2008, elle commercialise des cryostats indispensables pour refroidir certains types de qubits », et a dégagé depuis près de 200 millions d’euros de chiffre d’affaires. Dans le même rapport, elle recommande de « faire émerger trois leaders industriels dans les technologies habilitantes », en citant les isotopes stables, les cryostats à dilution et l’interconnect quantique. Une recommandation de 2026 visant à faire émerger un leader français des cryostats à dilution dit, lue simplement, qu’il n’en existe pas encore à cette échelle.

Le froid est un produit, et il s’achète à l’étranger

Ce que le document indiqueStatutÉditeur, date
Une plateforme refroidie exige un réfrigérateur à dilution à 50 millikelvinsExigence physiqueOCDE et OEB, 17 décembre 2025
Cryogénie extrême fournie principalement par trois acteurs : Bluefors (Finlande), Oxford Instruments (Royaume-Uni), Janis (États-Unis)Lecture du marchéMission du Premier ministre, janvier 2020
Bluefors, fondée en 2008, près de 200 M€ de chiffre d’affaires depuisChiffre d’affaires déclaréCour des comptes, juillet 2026
Faire émerger des leaders français des cryostats à dilutionObjectif, pas un résultatCour des comptes, juillet 2026

Sources 5 Organisation for Economic Co-operation and Development · 6 Mission parlementaire confiée par le Premier ministre (P. Forteza, J.-P. Herteman, I. Kerenidis) · 1 Cour des comptes

Deux précautions gardent cette lecture honnête. La première : les 200 millions d’euros sont le chiffre d’affaires cumulé d’une seule entreprise depuis 2008, tel que la Cour l’indique. Ce n’est pas une part de marché, et cela ne dit pas combien de laboratoires français ont acheté à Bluefors. La seconde : le rapport de mission est une lecture du marché en janvier 2020. Il ne donne aucune part, et le marché a pu évoluer. Ce que les sources établissent est plus étroit et reste solide : deux documents publics, à six ans d’écart, décrivent le froid extrême comme fourni depuis l’étranger, et le plus récent traite encore un leader français comme une chose à construire.

L’objection mérite d’être entendue. CryoConcept est un fabricant français de réfrigérateurs à dilution, et le rapport de mission le cite. On pourrait soutenir que la France a déjà la capacité et ne manque que d’échelle. C’est possible. Mais aucun de nos huit documents ne donne les volumes, les clients ou la part de CryoConcept, et nous ne les fournirons pas de mémoire. Une capacité sans chiffre est présentée comme une capacité, pas comme une offre.

Des matériaux rares, cités une seule fois

La deuxième couche est celle des matériaux. Certains qubits sont fabriqués dans le silicium, et les meilleurs exigent un silicium composé presque entièrement d’un seul isotope, le silicium-28, car les autres isotopes perturbent le qubit. Certains cycles de refroidissement ont besoin d’hélium-3, un isotope rare de l’hélium qui permet de descendre sous un kelvin. Ni l’un ni l’autre ne s’achète en quincaillerie.

Ici, les sources françaises citent des fournisseurs, et clairement. Le rapport annuel 2022 de la stratégie nationale indique qu’Orano Stable Isotopes a développé une ligne de séparation isotopique par centrifugation gazeuse qui permet d’enrichir le silicium-28 jusqu’à 99,99 %. Il décrit ensuite l’ambition d’Air Liquide d’anticiper les besoins en systèmes cryogéniques industriels fonctionnant de la température ambiante jusqu’à 20 millikelvins, et range parmi ces besoins la fourniture de matières premières critiques comme le silicium-28 ou l’hélium-3. Deux grands groupes industriels français, l’un du combustible nucléaire, l’autre des gaz industriels, positionnés sur deux des intrants les plus rares du matériel quantique.

Deux fournisseurs français de matériaux, cités par un seul document

Ce que le document indiqueQui le ditÉditeur, date
Orano : une ligne de centrifugation enrichissant le silicium-28 jusqu’à 99,99 %Le programme, sur son propre écosystèmeStratégie quantique France 2030, mars 2023
Air Liquide : systèmes cryogéniques jusqu’à 20 millikelvins, fourniture de silicium-28 ou d’hélium-3Le programme, sur son propre écosystèmeStratégie quantique France 2030, mars 2023
Soutien à la cryogénie, aux lasers et aux isotopes stables ; aucun fournisseur citéLe ParlementOPECST, 20 janvier 2022

Sources 2 France 2030 · 3 Sénat, République française

C’est ici que notre première hypothèse a dû changer. Nous voulions montrer que les sources nomment les fournisseurs de matériaux. Elles le font, mais un seul document le fait, et ce document est le programme qui décrit son propre écosystème. Le rapport parlementaire de janvier 2022 cite les mêmes matériaux comme un besoin, dans un programme de soutien aux filières des technologies capacitantes : « cryogénie, lasers, isotopes stables », mais ne cite aucun fournisseur. La stratégie européenne de juillet 2025 écrit, à l’échelle du continent, qu’une faiblesse structurelle limite à la fois l’investissement privé et l’émergence de chaînes d’approvisionnement critiques, et ne cite pas davantage de fournisseur.

La phrase honnête est donc la suivante : Orano et Air Liquide sont cités comme fournisseurs français de silicium-28 et d’hélium-3 par le rapport annuel du programme de l’État lui-même, qui décrit des capacités et des ambitions, pas des volumes livrés, des prix ni des clients. Aucun document indépendant parmi les huit ne confirme ce qu’ils livrent. Ce n’est pas une raison de douter de ces entreprises. C’est une raison de ne pas écrire que la France est autosuffisante en matériaux quantiques, ce que les sources ne disent pas.

Une électronique qui fonctionne au froid

La troisième couche est la moins visible et, pour un ingénieur, peut-être la plus intéressante. Un qubit est piloté et lu par une électronique classique. Aujourd’hui, une grande partie de cette électronique se trouve hors du réfrigérateur, à température ambiante, reliée à la puce par une forêt de câbles. Chaque câble apporte de la chaleur jusqu’à l’étage le plus froid, et chaque qubit ajouté ajoute des câbles. Au-delà d’une certaine taille, c’est le câblage, et non le qubit, qui devient la limite. La réponse proposée consiste à placer une partie de l’électronique de contrôle dans le froid, près de la puce.

L’agenda préliminaire du Quantum Flagship européen de novembre 2022 le dit directement. Il recommande de soutenir des lignes pilotes pour l’intégration des circuits quantiques et de l’électronique de contrôle, y compris la fabrication de puces de contrôle classiques capables de fonctionner aux températures cryogéniques, la cryo-CMOS. En mai 2024, le groupement français de l’aéronautique et de la défense arrive au même point du côté des utilisateurs. Son rapport sur les technologies quantiques pour l’aéronautique, le spatial et la défense note : « Des progrès sont également nécessaires dans le domaine de la cryo-CMOS ».

Des puces de contrôle qui fonctionnent au froid : une capacité à construire

Ce que le document indiqueStatutÉditeur, date
Soutenir des lignes pilotes, y compris des puces de contrôle capables de fonctionner aux températures cryogéniques (cryo-CMOS)RecommandationQuantum Flagship européen, novembre 2022
Des progrès restent nécessaires en cryo-CMOSJugement de l’industrieGIFAS, mai 2024

Sources 7 European Quantum Flagship (Strategic Advisory Board, CSA QUCATS) · 8 Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales

Deux documents, l’un européen et l’autre français, l’un issu de la recherche et l’autre de l’industrie, désignent la même capacité comme inachevée. Aucun ne cite de fournisseur, et aucun ne dit si les lignes pilotes existent aujourd’hui. Nous n’en citons donc aucun. Ce que les sources établissent, c’est la direction : l’électronique de contrôle qui fonctionne au froid est traitée comme une capacité à construire, pas comme un composant à acheter. Cela a des conséquences sur qui sera recruté.

Ce que les trois couches ont en commun

Mises côte à côte, les trois couches racontent une même histoire avec trois degrés de preuve différents. Pour le froid, la dépendance est documentée deux fois et le remède est une recommandation. Pour les matériaux, la capacité française est documentée une fois, par une partie intéressée. Pour l’électronique au froid, l’écart est documenté deux fois et personne n’est désigné pour le combler. Dans aucune des trois, nos sources ne montrent de fournisseur français à l’échelle industrielle avec un chiffre publié à l’appui.

C’est un constat plus précis qu’une inquiétude générale sur la souveraineté, et il devrait changer la lecture du premier texte. Le plan national audité en juillet 2026 finance la recherche et achète des machines. Les couches de ce texte sont ce sur quoi reposent ces machines. Un plan national peut acheter un ordinateur à une start-up française et payer quand même, à travers elle, le fabricant étranger du réfrigérateur qu’il contient. Rien dans nos documents ne mesure ce flux, et nous ne l’estimons pas. Mais un lecteur doit savoir que ce flux existe.

Il existe une objection raisonnable. Dépendre d’un fournisseur finlandais, c’est dépendre d’un allié au sein du marché unique européen, et la stratégie européenne traite les chaînes d’approvisionnement à l’échelle de l’Union, non de la France. Selon cette lecture, l’enjeu est la capacité européenne, pas française. La recommandation de la Cour des comptes en faveur de leaders français des cryostats à dilution montre que l’État français n’accepte pas encore cette lecture pour lui-même. Les deux points de vue figurent dans les sources. Nous publions les deux.

Ce que cela change pour votre carrière

Pour un candidat, la lecture utile est que les compétences rares se trouvent sous le qubit. La conception de qubits attire le plus de candidats et le plus de presse. Les couches de ce texte, l’ingénierie cryogénique, le traitement des isotopes et des matériaux, et l’électronique conçue pour fonctionner au froid, sont désignées par des documents publics comme des manques. Un manque désigné par un audit de l’État, un agenda européen et un groupement industriel est l’endroit où la demande d’ingénieurs dure généralement au-delà de l’effet de mode.

Trois profils découlent des sources. Un ingénieur systèmes cryogéniques qui comprend les réfrigérateurs à dilution, leur budget thermique et leur intégration avec une puce travaille sur la couche que le rapport de mission et l’audit décrivent tous deux comme fournie depuis l’étranger. Un ingénieur matériaux ou procédés ayant l’expérience de la séparation isotopique ou du silicium ultrapur travaille sur la couche où deux groupes français sont cités. Un ingénieur électronicien capable de concevoir des circuits qui fonctionnent à température cryogénique travaille sur la couche que Bruxelles et l’industrie française jugent toutes deux inachevée.

Nos simulations d’entraînement suivent la même règle que nos sources : nous n’en plaçons une que là où un document retenu cite sa technologie. La simulation Ingénieur électronique cryogénique : contrôle quantique intégré à 4 K est placée ici, parce que l’agenda européen désigne les puces de contrôle cryogéniques comme une capacité à construire, et c’est le travail que la simulation fait pratiquer. La simulation Ingénieur qubits supraconducteurs : conception et caractérisation d’un qubit chat a été placée dans le premier texte, où l’audit cite les qubits de chat ; aucun des huit documents de ce texte ne les cite, nous la publions donc comme non placée ici plutôt que de la forcer. Nous n’avons pas encore de simulation pour les systèmes cryogéniques ni pour le travail sur les matériaux isotopiques. Les deux sont enregistrés comme des manques de notre catalogue.

Si vous choisissez où vous spécialiser, posez à un futur employeur une question que ce texte rend possible : quelles parties de votre machine fabriquez-vous, et lesquelles achetez-vous ? La réponse vous dit où se fait réellement l’ingénierie de l’entreprise, et si le poste proposé se situe sur une couche que l’État cherche à rapatrier.

Ce que nous n’avons pas pu prouver

Nous n’avons trouvé, dans aucun document retenu, de part de marché des réfrigérateurs à dilution en France, de volumes de silicium-28 ou d’hélium-3 livrés par des fournisseurs français, ni la preuve de l’existence d’une ligne pilote européenne de cryo-CMOS. Chacun de ces éléments changerait la force d’une phrase ci-dessus. La nouvelle feuille de route du Flagship sur les chaînes d’approvisionnement en contient peut-être certains, mais c’est un projet soumis à consultation et nous ne l’avons pas retenu. Lorsqu’une édition datée paraîtra, nous la lirons et mettrons ce texte à jour avec une correction enregistrée.

Le prochain texte du chapitre lit ce que l’industrie quantique européenne construit en 2026 : quelles machines, lignes et programmes ont une date de livraison, et lesquels ont glissé. Viendront ensuite les débats internes au domaine puis, pour finir, les personnes : quels emplois quantiques existent aujourd’hui en France, lesquels sont annoncés, et quels documents permettent de distinguer les uns des autres.

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