Le 2 juin 2025, Enedis, qui exploite l’essentiel du réseau de distribution français, a publié les résultats d’un appel d’offres de flexibilités locales portant sur 58 zones. Pour 38 de ces lots, la colonne qui compte les attributaires indique zéro. Deux entreprises seulement figurent comme attributaires dans tout le tableau, NW Smart Grid Energy et Voltalis.
Ce tableau est le document le plus discret de cet article, et il renverse l’idée dont nous étions partis. Nous pensions montrer que les entreprises qui agrègent la demande flexible étaient devenues une pièce dont le système électrique ne pouvait plus se passer. Le document montre l’inverse : la position qui compte appartient au gestionnaire de réseau qui organise l’appel, et le côté censé y répondre reste mince.
Dans le système électrique français, ce qui ne se remplace pas n’est pas la taille d’une entreprise mais une position fixée par une loi, une autorisation ou une chaîne d’approvisionnement : RTE et Enedis par désignation et par concession, EDF par l’autorisation nucléaire, les exploitants de réseaux de chaleur seulement dans le cadre d’une concession locale, et les gros équipements de réseau par des délais mondiaux, tandis que le marché des flexibilités locales, souvent présenté comme la prochaine dépendance, reste trop mince pour en être une.
Cet article est le deuxième du chapitre énergie de l’Atlas des industries de CareerOn. Le premier cherchait où se gagne l’argent. Celui-ci pose une question plus exigeante : quelles entreprises le système ne pourrait-il pas remplacer dans un horizon de planification, et quel document le dit ? Il lit huit documents datés, publiés par le régulateur de l’énergie, l’autorité de sûreté nucléaire, l’Agence internationale de l’énergie, le gestionnaire du réseau de distribution et l’organisation professionnelle des réseaux de chaleur. Il traite chaque position selon la nature de la prise qu’elle représente, jamais sur une échelle commune, et il se termine par trois activités qu’un candidat peut s’exercer à pratiquer.
Pourquoi la taille est la mauvaise question
La manière habituelle de désigner les entreprises dont une industrie ne peut se passer consiste à les classer par chiffre d’affaires, par production ou par part de marché. Cette liste est facile à dresser et elle répond à une autre question. Une grande entreprise peut être remplacée si d’autres savent faire ce qu’elle fait. Une petite peut être impossible à remplacer si la loi lui réserve un droit, ou si l’équipement dont elle a besoin demande des années de fabrication.
Cet article applique donc un critère plus strict. Une entreprise n’est dite indispensable que si un document montre qu’aucun substitut n’existe dans un délai qui compte pour celui qui planifie le système. Ce critère prend cinq formes, parce qu’une prise peut venir de cinq sources : une loi, une concession, une autorisation, une chaîne d’approvisionnement ou le droit de coordonner les autres. Chaque forme est attestée par un type de document différent, et chaque document n’est lu que pour ce qu’il peut prouver.
Il en découle que les cinq positions ci-dessous ne sont pas classées entre elles. Une loi qui désigne un gestionnaire de transport et une usine qui met trois ans à livrer un câble sont toutes deux des contraintes, mais pas de même nature, et elles ne peuvent pas figurer sur un même axe. Quand un document indique le délai d’une substitution, nous l’indiquons. Quand il n’indique rien, le tableau le dit.
Cinq positions qu’un système électrique ne peut pas contourner, chacune tenue par un type de document différent
| Nature de la prise | Qui la détient | Ce que fixe le document | Délai de substitution indiqué |
|---|---|---|---|
| Désignation légale | RTE | Gestionnaire du réseau de transport issu de la séparation juridique d’EDF | Aucun indiqué |
| Concession | Enedis, avec les distributeurs locaux | Ouvrages de distribution en concession ; ELD compensées par le FPE | Aucun indiqué |
| Garde de l’autorisation | EDF | La responsabilité de sûreté incombe à l’exploitant des 56 réacteurs en fonctionnement, hors EPR | Aucun indiqué |
| Approvisionnement qualifié (mondial) | Fabricants de câbles et de gros transformateurs | Délais presque doublés depuis 2021 | Câbles : jusqu’à deux ou trois ans |
| Concession locale | Exploitants de réseaux de chaleur | 1 000 réseaux ; chaque collectivité choisit la gestion directe ou la concession | Aucun indiqué |
Sources 1 Commission de régulation de l’énergie (CRE) · 2 Commission de régulation de l’énergie (CRE) · 4 Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection · 3 International Energy Agency · 7 FEDENE Réseaux de chaleur et de froid (SNCU)
Une position inscrite dans la loi
La Commission de régulation de l’énergie, le régulateur français de l’énergie, a fixé le tarif de transport appelé TURPE 7 HTB par une délibération du 13 mars 2025. Elle y décrit le gestionnaire du réseau public de transport comme l’entreprise issue de la séparation juridique imposée à Electricité de France par le code de l’énergie. Cette entreprise est RTE.
C’est la prise la plus simple. Personne d’autre ne peut exploiter le réseau à haute tension, et la raison n’est pas la taille de RTE mais sa désignation par la loi. La même délibération apporte un élément utile pour la suite : elle indique que l’usage des flexibilités au niveau national par RTE pour l’équilibre entre l’offre et la demande est déjà largement répandu et très largement ouvert aux nouvelles capacités. Au niveau national, la flexibilité n’est donc pas un manque.
Ce que la délibération ne dit pas compte autant. Elle ne mesure pas la qualité de l’exploitation du réseau par RTE, et elle n’indique aucun délai dans lequel un autre gestionnaire pourrait être trouvé. Une désignation par la loi peut en principe être modifiée par la loi. Notre affirmation est plus étroite : dans tout horizon avec lequel travaille celui qui planifie le système, il n’existe pas de second gestionnaire de transport vers qui se tourner.
Une position tenue par concession
Une seconde délibération du même jour, sur le TURPE 7 HTA-BT, porte sur la distribution. Elle mentionne les provisions constituées par Enedis pour renouveler les ouvrages qu’elle exploite en concession, et elle rappelle que l’écart entre les coûts et les recettes tarifaires des entreprises locales de distribution est compensé par un fonds national.
Deux constats en découlent. La distribution relève de concessions, une forme juridique différente de la désignation du transport, et elle n’est pas tenue par Enedis seule : des distributeurs locaux exploitent les réseaux de leur territoire, leurs coûts étant équilibrés par ce fonds. La délibération tarifaire ne donne aucune part pour Enedis, et nous ne lui en prêtons pas.
Une délibération antérieure du même régulateur donne une répartition, et elle mesure une chose précise. Dans une délibération du 10 juin 2021, le régulateur écrivait que sur le réseau de distribution en France métropolitaine, environ 95 % des consommateurs finals d’électricité étaient desservis par Enedis, et que les quelque 5 % restants étaient raccordés à des réseaux exploités par plus d’une centaine d’entreprises locales de distribution. C’est un décompte de consommateurs, quatre ans avant la délibération tarifaire. Ce n’est ni une part du réseau, ni de l’énergie acheminée, ni du chiffre d’affaires, et ce n’est pas un chiffre actuel. Il confirme la forme de la position, un concessionnaire national à côté de nombreux concessionnaires locaux, sans en faire un classement.
Une position tenue par une autorisation
Dans son rapport sur l’état de la sûreté nucléaire en France en 2024, publié le 22 mai 2025, l’autorité de sûreté nucléaire rappelle le principe selon lequel la responsabilité de la sûreté des activités nucléaires incombe à ceux qui les exercent. Elle désigne EDF comme l’exploitant des centrales nucléaires. Le même rapport compte 56 réacteurs en fonctionnement, hors EPR.
Cette prise est souvent décrite comme une affaire de production : EDF produit la majeure partie de l’électricité du pays, donc elle serait indispensable. C’est à nouveau l’argument de la taille, et cet article ne l’utilise pas. Le rapport ne contient aucun chiffre de production. Ce qu’il établit, c’est une garde. L’autorisation fait peser la responsabilité juridique de la sûreté de chaque réacteur sur un exploitant nommé, et cette responsabilité ne peut être transmise ni à un client, ni à un fournisseur, ni à un sous-traitant.
Pour qui choisit où travailler, la garde est le mot utile. Une grande partie du travail sur ces sites existe pour remplir des obligations qui pèsent sur l’exploitant : surveillance de l’environnement, limites de rejets, comptes rendus au régulateur. Le rapport ne dit rien de la position commerciale d’EDF ni du coût d’une alternative, et nous non plus.
Une position tenue par la chaîne d’approvisionnement
La quatrième prise est la seule de cet article qui s’accompagne d’un délai indiqué. L’Agence internationale de l’énergie, dans un rapport publié le 25 février 2025, constate que les délais moyens de livraison des câbles et des gros transformateurs ont presque doublé depuis 2021. Pour les câbles, précise-t-elle, ils atteignent désormais deux ou trois ans selon la complexité du projet, contre un ou deux ans il y a quelques années.
Le même rapport indique que les dix premiers fabricants de câbles représentent environ 50 % du marché mondial. C’est un marché concentré, mais ce n’est pas un monopole, et le chiffre est mondial. L’Agence ne nomme aucun fournisseur français, et rien dans le rapport ne montre qu’un fabricant donné soit impossible à remplacer. Il montre en revanche que pour quiconque prévoit de raccorder une usine, un centre de données ou un parc éolien, le câble et le transformateur sont désormais sur le chemin critique.
C’est pourquoi nous décrivons cette position comme tenue par une chaîne d’approvisionnement plutôt que par une entreprise. La contrainte est réelle et elle a une durée. Elle n’a pas de nom.
Une position tenue par un choix local
L’enquête sur les réseaux de chaleur et de froid publiée en novembre 2024 par la branche réseaux de chaleur de la FEDENE compte 1 000 réseaux en France. Elle explique aussi qui décide de leur mode de gestion. Les collectivités choisissent librement entre gérer directement le service et le confier à un tiers par une concession ou une délégation de service public.
C’est la plus conditionnelle des cinq positions. L’exploitant d’un réseau de chaleur détient quelque chose de proche d’un monopole local, mais seulement là où une collectivité a choisi la concession, et seulement pour la durée de celle-ci. Là où la collectivité gère le service elle-même, il n’y a pas d’exploitant dont dépendre. L’enquête compte des réseaux et des modes de gestion. Elle ne donne la part d’aucun exploitant et ne permet pas d’en classer un au-dessus d’un autre.
La dépendance qui n’existe pas encore
Ce qui nous ramène au tableau du début. Si une nouvelle position devait rejoindre ces cinq-là, la candidate évidente était la flexibilité locale : des entreprises qui rémunèrent ménages et entreprises pour décaler ou réduire leur consommation au moment où une partie locale du réseau est sous tension. Enedis achète ce service par des appels d’offres, zone par zone.
Enedis a lancé l’appel ; au premier tour de 2025, la plupart des lots n’ont trouvé personne pour y répondre
| Tour | Zones mises en concurrence | Lots sans attributaire ou sans offre | Attributaires nommés |
|---|---|---|---|
| 2025 S1 | 58 | 38 sans attributaire | NW Smart Grid Energy, Voltalis |
| 2025 S2 | 8 | Quatre sans offre, prolongés jusqu’au 2 janvier 2026 | Non compté ici |
Le premier tour de l’année est celui qui a été compté plus haut. Le nombre de lots sans attributaire n’est pas une phrase du document. Il est lu dans la colonne imprimée, une valeur par lot, par un script qui télécharge les résultats publiés et vérifie que chaque lot a été lu. Le tour suivant confirme la tendance à plus petite échelle. Le second appel de 2025, dont les résultats ont été publiés le 16 janvier 2026, portait sur 8 zones. Quatre lots n’ont reçu aucune offre et ont été prolongés jusqu’au 2 janvier 2026.
La lecture que nous retenons est limitée. Dans ces appels, la position qui coordonne la flexibilité appartient au gestionnaire de distribution, qui définit les zones, organise l’appel et consigne le résultat. Les entreprises susceptibles de répondre sont peu nombreuses. La lecture que nous refusons compte tout autant. Aucun des deux documents n’explique l’absence de candidats, et un appel peu suivi ne prouve ni que la flexibilité est introuvable, ni que le prix était trop bas, ni que le marché restera petit.
L’argument contraire
L’objection la plus forte est qu’aucune de ces positions n’est permanente. L’État pourrait remettre en concurrence les concessions de distribution, réécrire la loi sur le transport ou modifier le régime des autorisations nucléaires. C’est vrai sur un horizon assez long. Nous affirmons seulement que, dans la période où le système est planifié, aucun substitut n’existe, et que là où un document n’indique aucun délai, nous n’en indiquons pas.
Une deuxième objection est que nous sous-estimons EDF en laissant de côté sa production. Nous l’avons écartée délibérément. La production mesure la taille, et la taille est précisément l’argument que cet article voulait éprouver plutôt que supposer.
Une troisième est que la contrainte sur les équipements est mondiale et dit peu de chose de la France. Nous en convenons, et c’est pourquoi chaque phrase qui l’utilise précise qu’elle est mondiale et ne nomme aucun fournisseur français.
La quatrième est celle que nous ne pouvons pas trancher. Un marché des flexibilités mince peut simplement être un marché jeune, et les entreprises qui ont répondu à ces appels peuvent devenir la dépendance que nous attendions. Les deux lectures restent ouvertes. Les preuves réunies ici ne permettent pas de choisir, et nous le disons plutôt que de trancher.
Un dernier contrôle porte sur les documents d’entreprise eux-mêmes. Un appel d’offres publié par Enedis atteste ce qu’Enedis a fait : qu’elle a organisé l’appel et ce qu’elle a reçu. Il n’atteste pas l’importance d’Enedis, et nous ne l’avons pas utilisé ainsi.
Ce que chaque document prouve, et où il s’arrête
| Document | Prouve | Ne prouve pas |
|---|---|---|
| CRE, TURPE 7 HTB (13 mars 2025) | Qui exploite le transport | La qualité de l’exploitation ; le délai d’une substitution |
| CRE, TURPE 7 HTA-BT (13 mars 2025) | La distribution relève de concessions, aux côtés des distributeurs locaux | Une part de marché nationale |
| AIE, chaînes d’approvisionnement du transport (25 février 2025) | Délais mondiaux et concentration des câbliers | Un fournisseur français ; qu’un fabricant soit irremplaçable |
| Rapport ASN 2024 (22 mai 2025) | Responsabilité de sûreté et statut d’exploitant | Position commerciale, production, coût des alternatives |
| Appel d’offres Enedis 2025 S1 (2 juin 2025) | Nombre de lots et attributaires nommés d’un appel | Le marché de la flexibilité au-delà ; les prix |
| Appel d’offres Enedis 2025 S2 (16 janvier 2026) | Quatre lots sans offre dans la première fenêtre | Pourquoi ; que la flexibilité soit indisponible |
| Enquête FEDENE/SNCU (novembre 2024) | Nombre de réseaux et modes de gestion | La part ou le rang d’un exploitant |
| CRE, concurrence sur les territoires des ELD (10 juin 2021) | La répartition des consommateurs finals entre Enedis et les distributeurs locaux en 2021 | Une part du réseau, de l’énergie ou du chiffre d’affaires ; un chiffre actuel |
Sources 1 Commission de régulation de l’énergie (CRE) · 2 Commission de régulation de l’énergie (CRE) · 3 International Energy Agency · 4 Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection · 5 Enedis · 6 Enedis · 7 FEDENE Réseaux de chaleur et de froid (SNCU) · 8 Commission de régulation de l’énergie (CRE)
Ce qui changerait la lecture
Trois éléments feraient bouger cette carte. Une décision du régulateur indiquant un délai dans lequel une fonction de distribution ou de transport pourrait être transférée donnerait à ces positions un horizon qu’elles n’ont pas aujourd’hui. Une enquête publiée sur les capacités européennes de câbles ou de transformateurs, nommant les fournisseurs et leurs délais, permettrait d’énoncer la prise de la chaîne d’approvisionnement à l’échelle d’un pays plutôt que du monde. Et un tour ultérieur des appels d’Enedis dans lequel la plupart des lots trouveraient un attributaire montrerait que la flexibilité locale est devenue un marché assez profond pour qu’on en dépende. Tant qu’aucun de ces éléments n’apparaît, la carte reste là où les documents la placent.
Ce que cela change pour votre carrière
Si ce qui ne se remplace pas est une position plutôt qu’une taille, alors une partie du travail le plus durable dans l’énergie consiste à tenir ces positions : remplir les obligations d’une autorisation, organiser les appels qui coordonnent un réseau local, exploiter un service sous concession. Les documents désignent trois activités de ce type, et CareerOn propose une simulation pour chacune.
La première est la garde d’une autorisation nucléaire. L’autorité de sûreté fait peser la responsabilité sur l’exploitant, et le responsable environnement d’un site nucléaire fait partie de ceux qui traduisent cette responsabilité en pratique quotidienne : surveillance, limites, comptes rendus. La source atteste la responsabilité. Elle ne dit ni combien de postes existent, ni ce qu’ils rapportent.
La deuxième est la coordination d’un réseau local. Organiser un appel de flexibilité, c’est définir les zones, fixer les conditions, lire les offres et décider quoi faire quand aucune n’arrive, soit exactement la situation que consignent les tableaux d’Enedis. C’est le travail d’un chef de projet smart grid et flexibilité locale.
La troisième est la concession locale. Une collectivité qui confie son réseau de chaleur à un exploitant achète un service assorti d’obligations, et le chef de projet d’un réseau de chaleur urbain est celui qui doit les remplir. L’enquête montre comment le service peut être gouverné. Elle ne dit pas quel exploitant est le mieux placé.
Si vous voulez travailler là où se tient la responsabilité de sûreté, commencez par la simulation de responsable environnement de site nucléaire. Si vous voulez comprendre comment un réseau local demande de l’aide et ce qui se passe quand personne ne répond, commencez par la simulation de chef de projet smart grid et flexibilité locale. Si vous voulez exploiter un service public sous concession, commencez par la simulation de chef de projet réseau de chaleur urbain. Aucun de ces documents ne dit combien d’emplois existent, et nous ne prétendons pas le contraire. Chaque simulation vous permet de faire le travail avant de le choisir.
