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Un ingénieur en combinaison blanche de salle blanche inspecte un grand miroir optique courbe sur un bâti en acier, un support de plaquettes de silicium et un photomasque dans un boîtier transparent sur l’établi devant lui
TENDANCES DE L'INDUSTRIE
13 min de lecture

Les entreprises sans lesquelles une usine ne tourne pas

ASML se dit le seul fabricant au monde de systèmes de lithographie EUV, et écrit que sa production est plafonnée par un seul fournisseur d’optique, Carl Zeiss SMT, dont elle détient 24,9 % de la holding. Huit documents d’entreprises montrent les fournisseurs qu’une usine ne peut remplacer.

Dossier vérifié · 29 septembre 2026 · 8 sources

Le 25 février 2026, ASML a approuvé un rapport annuel qui dit deux choses d’une même machine : qu’ASML est actuellement le seul fabricant au monde de systèmes de lithographie EUV, et que le nombre de ces systèmes qu’elle peut construire est limité par un seul fournisseur, Carl Zeiss SMT, dont elle détient 24,9 % de la société holding.

Une puce repose sur une poignée de fournisseurs que presque personne hors du métier ne sait nommer, et les entreprises qui en dépendent l’écrivent dans leurs propres documents officiels : là où un acheteur écrit qu’un fournisseur est difficile à remplacer, les compétences rares, et les carrières qui s’y construisent, se trouvent du côté du fournisseur.

Voici le deuxième volet de l’Atlas des industries de CareerOn consacré aux semi-conducteurs. Le premier demandait où se gagne l’argent dans une puce. Celui-ci pose une question plus étroite et plus concrète : quelles entreprises une usine de puces ne pourrait-elle pas remplacer l’an prochain si elles cessaient de livrer ? Il lit huit documents publiés par les entreprises elles-mêmes entre octobre 2025 et juin 2026 : des rapports annuels, un dépôt auprès du régulateur boursier américain, un document d’enregistrement universel déposé auprès de l’Autorité des marchés financiers, un communiqué de résultats et un communiqué produit. Il ne nomme une entreprise que lorsqu’un de ces documents dit ce qu’elle fournit. La réputation n’est pas une preuve, et une liste de noms célèbres n’est pas une réponse.

Une règle traverse chaque paragraphe qui suit. Quand une entreprise décrit sa propre position, nous imprimons ses mots, son verbe et la date du document, et nous disons que c’est l’entreprise qui parle. Les mots « seul », « unique », « premier » et « leader mondial » sont des affirmations faites par ceux qui en profitent. Elles sont peut-être vraies. Elles restent des affirmations, et le lecteur a le droit de savoir lesquelles.

La seule porte

La lithographie est l’étape qui imprime le dessin d’un circuit sur une plaquette de silicium. Pour les motifs les plus fins, l’industrie utilise la lumière ultraviolette extrême, dite EUV. Une usine qui veut produire la logique la plus avancée doit installer un scanner EUV, et dans son rapport annuel 2025 ASML décrit le marché de ces scanners en une ligne : elle est actuellement le seul fabricant au monde de systèmes de lithographie EUV.

Cette phrase frappe, mais ce n’est pas la plus importante du rapport. Un fabricant unique pour une machine est une situation connue dans l’industrie lourde. Ce qui rend ce cas inhabituel, c’est ce qu’ASML écrit, dans le même rapport, sur sa propre capacité à produire. Le rapport indique que le nombre de systèmes de lithographie qu’ASML peut produire est limité par la capacité de production d’un de ses fournisseurs clés, Carl Zeiss SMT, qu’elle nomme son fournisseur unique de lentilles, miroirs, illuminateurs, collecteurs et autres composants optiques critiques. Il ajoute qu’ASML a un accord exclusif avec Carl Zeiss SMT.

Lues ensemble, les deux déclarations décrivent une porte derrière une porte. Toute usine de puces avancées dépend d’un seul fabricant de scanners. Ce fabricant, de son propre aveu, dépend d’un seul fabricant d’optique pour la pièce qui forme l’image. Le plafond de l’offre mondiale en lithographie la plus avancée ne se fixe pas seulement à Veldhoven. Il se fixe au nombre de systèmes optiques qu’un seul fournisseur peut livrer.

La porte derrière la porte

Une dépendance décrite par le seul acheteur n’est qu’une moitié d’histoire. Le rapport annuel du fournisseur donne l’autre moitié. Le rapport annuel du groupe ZEISS pour l’exercice clos le 30 septembre 2025 présente ASML comme son partenaire stratégique et son client, et affirme que la majorité des puces fabriquées dans le monde le sont avec des technologies de lithographie d’ASML. C’est ZEISS qui parle de son client, ce n’est pas une mesure de marché, et nous l’imprimons comme tel. Le même rapport écrit que les optiques de lithographie de ZEISS sont au cœur des scanners de plaquettes.

Les deux entreprises décrivent aussi le même lien financier dans les mêmes termes. ZEISS écrit qu’ASML a acquis 24,9 % des parts de la société holding de Carl Zeiss SMT. Il inscrit des dividendes de 320 556 milliers d’euros1 dus à ASML à sa date de clôture. ASML, dans son propre rapport, inscrit un dividende de 320,5 millions d’euros1 reçu de cette holding en 2025. Deux documents, écrits par deux entreprises dans deux pays selon deux calendriers d’exercice, impriment la même participation et le même versement. Cet accord vaut plus que chaque déclaration prise seule, parce qu’aucune des deux entreprises n’avait de raison d’aligner ses mots sur ceux de l’autre.

Les optiques ne sont pas la fin de la chaîne. Un motif ne vaut que ce que vaut le masque dont il est copié, et un masque défectueux imprime son défaut sur chaque puce. Lasertec, fabricant d’équipements d’inspection, a indiqué dans un communiqué daté du 31 octobre 2025 avoir lancé en 2019 le premier système au monde d’inspection actinique des masques EUV à motifs, c’est-à-dire un système qui inspecte le masque avec le même type de lumière que celle qui servira à l’imprimer. Le mot est « premier ». Ce n’est pas « seul », et rien dans le communiqué n’affirme que personne d’autre ne fabrique aujourd’hui un tel système. Nous l’imprimons comme l’entreprise l’a imprimé.

Cinq maillons, cinq sortes d’affirmation

Sous les machines se trouvent les matériaux. Shin-Etsu Chemical indique dans son rapport annuel qu’elle produit des plaquettes de silicium, le disque sur lequel toute puce est construite, ainsi que des résines photosensibles, qui reçoivent le motif, et des masques vierges, les plaques dont on fait les masques. Dans le chapitre « At a Glance » de son rapport pour l’exercice clos le 31 mars 2026, elle se classe No.1 mondial pour le silicium semi-conducteur et No.2 mondial pour les résines et les masques vierges. Le rapport ne donne ni part ni méthode pour ces classements, que nous imprimons donc comme un classement que l’entreprise se donne.

Le dernier maillon de notre chaîne est proche de beaucoup de lecteurs de CareerOn. Soitec, installée à Bernin près de Grenoble, se décrit dans son communiqué de résultats du 27 mai 2026 comme un leader mondial de la conception et de la fabrication de matériaux semi-conducteurs innovants. Elle fabrique des substrats avancés, des plaquettes construites en couches pour que les puces qu’on y imprime consomment moins ou aillent plus vite. C’est une autodescription, et le tableau ci-dessous la présente comme telle.

Cinq maillons d’une même puce, chacun revendiqué dans les mots de son fabricant

MaillonEntrepriseSes propres motsDocument
Lithographie EUVASMLle seul fabricant au monderapport annuel 2025, 25 févr. 2026
Optique EUVCarl Zeiss SMTfournisseur unique d’ASMLrapport annuel 2025 d’ASML
Inspection des masques EUVLasertecle premier au monde, en 2019communiqué, 31 oct. 2025
Plaquettes, résines, masques viergesShin-Etsu ChemicalNo.1 mondial (plaquettes), No.2 mondial (résines, masques vierges)rapport annuel 2026
Substrats avancésSoitec (Bernin)un leader mondialrésultats, 27 mai 2026

Sources 1 ASML Holding N.V. · 3 Lasertec · 4 Soitec · 6 Shin-Etsu Chemical

Le tableau fait ce qu’un classement ne ferait pas. Il garde le verbe. ASML dit « seul ». ASML dit que Zeiss est son fournisseur « unique » d’optique. Lasertec dit « premier ». Shin-Etsu se donne une place dans un classement sans méthode. Soitec se dit « un leader mondial ». Ce sont cinq sortes d’affirmation différentes, et les aplatir en une seule liste de « monopoles » imprimerait une conclusion qu’aucun des documents ne tire. La lecture honnête est plus étroite et plus utile : à chacune de ces étapes, une entreprise nommée dit dans un document daté qu’elle occupe une position que peu d’autres partagent.

L’acheteur l’écrit

La description qu’un fournisseur donne de lui-même est autant un document commercial qu’un rapport. La preuve la plus forte vient de l’autre côté du contrat, de l’entreprise qui doit acheter. STMicroelectronics, qui exploite une usine à Crolles près de Grenoble, a déposé son rapport annuel sur formulaire 20-F auprès du régulateur américain le 26 février 2026. Parmi ses facteurs de risque, elle écrit que, dépendant d’un nombre limité de fournisseurs pour ses matériaux, ses équipements et ses technologies, elle peut subir des ruptures d’approvisionnement. Elle en donne ensuite la raison en mots simples : parce que ces équipements et ces technologies sont complexes, il est difficile de remplacer un fournisseur ou un prestataire par un autre.

Personne n’a demandé à ST d’écrire cette phrase comme argument commercial. Un facteur de risque est rédigé sous obligation légale, pour avertir les investisseurs de ce qui pourrait mal tourner, et les juristes retirent ce qui ne peut être défendu. Quand un fabricant de puces écrit dans cette section qu’un fournisseur est difficile à remplacer, il énonce un coût qu’il supporte.

Le fabricant d’équipements et le fabricant de puces écrivent la même dépendance

EntrepriseCe qu’elle a écritDocument
ASMLLe nombre de systèmes de lithographie que nous pouvons produire est limité par la capacité de production d’un de nos fournisseurs clés, Carl Zeiss SMTrapport annuel 2025
STMicroelectronicsil est difficile de remplacer un fournisseur ou un prestataire par un autreformulaire 20-F 2025, 26 févr. 2026

Sources 1 ASML Holding N.V. · 5 STMicroelectronics

Placées côte à côte, les deux phrases du graphique décrivent la même dépendance par ses deux bouts. ASML dit que sa propre production est plafonnée par un seul fournisseur d’optique. ST dit que ses fournisseurs, pris ensemble, sont difficiles à substituer. Aucune des deux phrases ne nomme d’issue. Ce qu’elles nomment, sans le vouloir, c’est l’endroit où se trouve le pouvoir de négociation et où se tient le savoir qu’on ne copie pas vite.

Comment un acheteur tient son fournisseur

Un acheteur qui ne peut pas remplacer un fournisseur a trois choix : accepter le risque, bâtir une seconde source, ou prendre une participation. ASML a choisi la troisième. Sa participation dans la holding de Carl Zeiss SMT est de 24,9 %, et le dividende qu’elle en a reçu est passé de 225,4 millions d’euros1 en 2024 à 320,5 millions d’euros en 2025.

ASML détient un quart de son propre goulot d’étranglement, qui lui a versé davantage en 2025

2024225,4 M EUR2025320,5 M EUR
  • 2024: 225,4 M EUR dividende reçu par ASML de Carl Zeiss SMT Holding, M EUR
  • 2025: 320,5 M EUR dividende reçu par ASML de Carl Zeiss SMT Holding, M EUR

dividende reçu par ASML de Carl Zeiss SMT Holding, M EUR

Source 1 ASML Holding N.V.

Ce graphique compte pour la thèse parce qu’il la nuance. Un goulot d’étranglement que l’acheteur codétient n’est pas la même chose qu’un goulot sur lequel il n’a aucune prise. ASML partage le profit de son propre goulot, se tient près de ses décisions d’investissement et dispose d’un accord exclusif sur sa production. Notre lecture, que les documents étayent sans l’énoncer, est que c’est ainsi que l’industrie gère une dépendance qu’elle ne peut pas supprimer : non pas en trouvant un second fournisseur, ce que les documents ne décrivent pas, mais en liant le premier de plus près.

L’argument contraire

L’objection la plus forte à notre lecture est que les mots qui la portent sont ceux des entreprises elles-mêmes, et qu’ils décrivent le présent, pas une loi de la nature. « Seul » est vrai jusqu’à ce qu’un second fabricant livre. « Premier » était vrai en 2019 et ne dit rien d’aujourd’hui. Un classement que l’on se donne sans méthode déclarée ne peut pas être vérifié par le lecteur, et nous n’avons trouvé aucun document qui le vérifie pour lui.

La seconde objection est plus tranchante, parce qu’elle vient d’un acheteur de notre propre région. Le document d’enregistrement universel 2025-2026 de Soitec, déposé auprès de l’Autorité des marchés financiers le 10 juin 2026, décrit Shin-Etsu Handotai, dite SEH, comme un fournisseur stratégique des plaquettes massives dont part Soitec, en 200 mm et 300 mm, et en même temps comme un concurrent et un actionnaire minoritaire. Il note que Soitec a concédé à SEH des licences sur ses brevets SOI. Ainsi, même le fabricant de Bernin qui se dit leader mondial dépend d’un fournisseur qui le concurrence aussi.

Le même document fait ensuite une chose que la thèse doit prendre au sérieux. Il indique que le risque « nombre limité de fournisseurs » a été révisé à la baisse, à modéré, parce que le groupe peut désormais s’appuyer sur des sources supplémentaires. C’est un acheteur qui écrit, dans un document réglementé, qu’une dépendance qu’il jugeait plus élevée a été réduite en ajoutant des fournisseurs. Difficile à remplacer ne veut pas dire impossible à remplacer, et les documents montrent au moins une entreprise qui passe du premier vers quelque chose de plus facile.

Nous tenons donc la thèse à la force que les documents permettent. Pour la lithographie EUV et ses optiques, les documents décrivent un seul fabricant et un seul fournisseur, et un acheteur qui a choisi de posséder une part de son fournisseur plutôt que d’en trouver un autre. Pour les plaquettes et les matériaux, ils décrivent des positions fortes que les acheteurs peuvent, avec du temps et de l’argent, contourner. Les compétences rares sont réelles dans les deux cas, mais elles sont les plus rares là où une seconde source n’existe pas encore.

Ce qui changerait la lecture

Trois choses affaibliraient ce texte, et nous chercherons chacune d’elles lors de sa prochaine révision. Un document daté d’une autre entreprise indiquant qu’elle livre des systèmes de lithographie EUV mettrait fin au « seul » d’ASML. Un rapport d’ASML indiquant une seconde source pour ses optiques critiques mettrait fin à la porte derrière la porte. Et un document d’acheteur, de ST ou d’un autre fabricant européen de puces, indiquant qu’il a réduit son risque fournisseur comme l’a fait Soitec montrerait que « difficile à remplacer » est une phase, pas une structure.

Une entreprise est absente de ce texte à dessein. Beaucoup de lecteurs s’attendront à trouver Air Liquide ici, vu sa présence dans la vallée de l’Isère. Nous n’avons pas trouvé de document daté d’Air Liquide qui dise ce qu’elle fournit à quelle usine de puces. Une page produit n’est pas un document daté et une offre d’emploi n’est pas une preuve, elle reste donc à l’écart tant qu’un tel document n’existe pas.

Ce que cela change pour votre carrière

Les emplois qui découlent de cette carte ne sont pas ceux de la page d’accueil d’un fabricant de puces. Ils se trouvent là où un acheteur a écrit qu’un fournisseur ne se remplace pas facilement, et dans les équipes qui font tourner une usine autour de ces fournisseurs. Trois d’entre eux peuvent s’essayer sur CareerOn dès aujourd’hui.

Le premier est l’ingénieur qui installe et qualifie le scanner lui-même. Chaque machine EUV qui quitte Veldhoven doit être mise en service dans l’usine d’un client, réglée et éprouvée avant d’imprimer une seule plaquette de production. Notre simulation d’installation en lithographie EUV vous place dans ce rôle, face à la qualification d’un nouvel outil dans sa fenêtre de procédé.

Le deuxième se situe du côté des matériaux, là où travaillent Soitec et ses fournisseurs. Un substrat avancé doit être développé puis qualifié par le client qui construira des puces dessus, et c’est dans cette qualification que la dépendance décrite dans l’argument contraire se resserre ou se desserre. Notre simulation de substrats SOI vous demande de mener un substrat à travers ce développement et cette qualification client.

Le troisième est le moins visible et l’un des plus nécessaires. Masques, optiques et plaquettes ne valent que ce que vaut la pièce où on les manipule, et une seule particule peut défaire le travail de chaque fournisseur de la chaîne. Notre simulation de maîtrise de la contamination en salle blanche vous demande de trouver et d’éliminer la source d’une contamination avant qu’elle n’atteigne le produit.

Aucune de ces simulations ne vous dira quelle entreprise rejoindre. Ce qu’elles peuvent vous montrer, en un après-midi, c’est si vous voulez passer une carrière dans les endroits que décrit ce texte : à l’étape qu’un acheteur ne peut pas remplacer, en détenant un savoir qui ne se copie pas vite.

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