Le 23 octobre 2024, le sel s’est arrêté. Vencorex, producteur de chlore, de soude et d’isocyanates à Pont-de-Claix, avait été placé en redressement judiciaire le 10 septembre à la demande de son actionnaire thaïlandais PTT GC, et six semaines plus tard ses livraisons de sel au site voisin d’Arkema à Jarrie ont cessé. Le 21 janvier 2025, Arkema a présenté un projet qui arrêterait la production de chlore, de soude, de chlorure de méthyle et de fluides techniques à Jarrie et supprimerait 154 postes. Quatre mois plus tard, le 23 mai 2025, Michelin annonçait une unité de 60 millions d’euros sur l’autre plateforme chimique de l’Isère, à Péage-de-Roussillon, pour fabriquer une molécule que presque personne ne produit à grande échelle. Le même département, les mêmes sept mois : de l’argent qui part et de l’argent qui arrive.
Cet article ouvre le chapitre chimie et procédés de l’Atlas des industries de CareerOn. Il pose la question par laquelle s’ouvre chaque chapitre : où est l’argent ? En chimie, la réponse honnête n’est pas un total. Aucun document retenu ne publie un chiffre unique de l’investissement dans la chimie iséroise, et nous n’en fabriquons pas un en additionnant des chiffres que des éditeurs différents ont mesurés de façons différentes. Ce que montre le dossier, en huit documents datés, c’est la direction qu’a prise l’argent après la rupture de 2024, et la raison de cette direction.
Dans la chimie iséroise, l’argent ne suit plus les volumes : il suit les ateliers qu’une plateforme ne peut pas perdre et les molécules nouvelles que le cofinancement public rend finançables, et c’est pourquoi Pont-de-Claix a perdu une chaîne faute de sel pendant que Roussillon continuait de construire.
Une plateforme est une chaîne, pas une liste d’usines
Pour lire l’argent, il faut d’abord lire la tuyauterie. Une plateforme chimique ressemble à un ensemble d’usines distinctes derrière une même clôture. Elle fonctionne comme une seule machine. Le coproduit d’un atelier est la matière première d’un autre, et les utilités qui les maintiennent tous en sécurité et en marche (vapeur, traitement de l’eau, gestion des effluents, intervention d’urgence) sont partagées.
L’autorité environnementale régionale, la DREAL, a écrit la version iséroise de cette chaîne en toutes lettres dans son rapport sur une inspection de Vencorex le 22 septembre 2023. Vencorex produisait du chlore, de la soude et de l’acide chlorhydrique ; le chlore était la matière première de ses isocyanates, d’une capacité déclarée de 80 kt par an, et le rapport ajoute : « Enfin, l’HCl, coproduit de la fabrication d’Isocyanates, alimente le site de Jarrie pour le chlorure de méthyle utilisé pour la fabrication de Silicones à Roussillon puis Saint-Fons. »
Il faut relire cette phrase lentement, car elle raconte d’avance toute l’année 2024. Pont-de-Claix, Jarrie et Roussillon n’étaient pas trois sites industriels qui partageaient par hasard un département. C’étaient des maillons. Quand le premier a cédé, la question pour chaque autre maillon n’était pas « mon marché est-il sain ? » mais « puis-je encore obtenir ma matière, à un prix et à une spécification supportables ? »
Sept mois pendant lesquels une chaîne a cédé et une autre plateforme a continué de construire
10 septembre 2024
Vencorex en redressement judiciaire
À la demande de son actionnaire PTT GC.
23 octobre 2024
Le sel de Jarrie s’arrête
Le fournisseur historique d’Arkema cesse ses livraisons.
21 janvier 2025
Projet de recentrage de Jarrie
Arrêt du chlore, de la soude, du chlorure de méthyle et des fluides techniques ; 154 postes.
10 avril 2025
Tribunal de commerce de Lyon
Reprise partielle par Wanhua : 54 emplois gardés sur 450, selon Le Figaro et l’AFP.
23 mai 2025
Michelin 5-HMF à Roussillon
60 M€, en partie subventionnés ; environ 30 emplois directs.
Octobre 2025
Début de la construction
Selon la page historique de la plateforme, consultée le 11 octobre 2026.
14 janvier 2026
Inspection de la DREAL à Pont-de-Claix
Mise en sécurité des ateliers arrêtés constatée, de façon ciblée.
Sources 1 Arkema · 4 Agence France-Presse · 6 Michelin · 8 GIE Osiris · 5 DREAL Auvergne-Rhône-Alpes
Jarrie : garder les lignes qui n’ont pas besoin de la chaîne
Le communiqué d’Arkema du 21 janvier 2025 est d’une précision rare sur les raisons de son choix. Depuis le redressement judiciaire, écrit le groupe, il cherchait une solution, car « l’absence d’une fourniture de sel alternative, en quantité et d’une qualité comparable à celui de Vencorex, menaçait fortement le maintien de l’activité de l’ensemble du site ». Il en a trouvé une, en partie. Un sel qui ne nécessite pas de purification complémentaire peut être utilisé directement par une partie des ateliers : « Si ce sel permet d’assurer la pérennité des ateliers eau oxygénée, chlorate et perchlorate du site, il n’est en revanche pas compatible en termes de spécifications, de coût et de quantité » avec le maintien de tout le reste.
Voilà la règle de décision en un paragraphe. Arkema n’a gardé ni les plus gros ateliers ni les plus anciens. Il a gardé ceux dont la matière pouvait être remplacée, dans des activités dont il se dit « un des leaders mondiaux », et il a proposé de fermer ceux dont la matière ne pouvait pas l’être. Le Document d’enregistrement universel 2024 du groupe, déposé auprès de l’AMF le 27 mars 2025, reprend le projet page 62 dans les mêmes termes, y compris les 154 postes, et précise son statut à cette date : un projet « soumis à l’information-consultation des instances représentatives du personnel ». Les deux documents émanent d’Arkema : le chiffre de 154 est celui d’un seul éditeur publié deux fois, pas deux confirmations.
Le même document montre l’échelle de cette décision. Page 292, Arkema publie ses investissements courants pour l’ensemble du groupe : 761 millions d’euros en 2024, contre 608 millions d’euros en 2023, sans investissement exceptionnel en 2024. C’est un chiffre mondial, tous pays confondus, et le document ne publie aucun investissement propre à Jarrie : nous n’en présentons donc aucune part comme de l’argent dépensé en Isère. Son usage ici est plus étroit. Un groupe qui investit à cette hauteur a choisi, à Jarrie, d’arrêter plutôt que de reconstruire la chaîne. L’argent existait. Il n’est pas allé aux ateliers qui dépendaient d’un fournisseur disparu.
Pont-de-Claix : ce qui a été acheté, et pour combien
Le 10 avril 2025, le tribunal de commerce de Lyon a statué sur Vencorex. Selon Le Figaro avec l’AFP le même jour, il a attribué une reprise partielle au groupe chinois Wanhua, par sa filiale hongroise BorsodChem : « Elle ne gardera cependant que 54 emplois sur 450. Le prix de cession est de 1,2 million d’euros, et le repreneur s’engage à investir 19 millions d’euros sur le site d’ici 2027, selon le tribunal. » L’offre concurrente de coopérative portée par des salariés et des collectivités a été jugée irrecevable. Le jugement lui-même n’est pas public en ligne ; nous citons le compte rendu daté et attribuons les chiffres au tribunal, comme le fait ce compte rendu.
Les effectifs de Vencorex diffèrent selon la date et l’éditeur, et nous publions celui que publie notre source retenue, avec sa date : 54 emplois gardés sur 450, selon Le Figaro et l’AFP le 10 avril 2025. Nous ne le moyennons pas avec d’autres comptes, et nous ne le compensons ni avec les 154 postes de Jarrie ni avec les embauches de quiconque. Chaque chiffre mesure une chose différente à un moment différent.
Neuf mois plus tard, le régulateur est revenu. Le rapport de la DREAL sur son inspection du 14 janvier 2026 décrit Vencorex France comme une installation Seveso seuil haut et IED sur un site de 120 hectares, et indique que la visite visait à constater la mise en sécurité des ateliers de l’amont TDI et du secteur chlore arrêtés en 2017, ainsi que de la partie « établissement » arrêtée en 2025. Compte tenu de l’étendue et de la complexité du site, précise-t-il, le contrôle a été ciblé et non exhaustif. Ce document est la preuve réglementaire de ce que signifiait un prix de 1,2 million d’euros : l’essentiel de ce qui restait à Pont-de-Claix était mis en sécurité, pas exploité.
Roussillon : l’argent qui arrive, et qui a aidé à payer
Sur la plateforme Les Roches-Roussillon, au nord-ouest du département, le dossier se lit autrement. Le 6 novembre 2025, l’opérateur des utilités de la plateforme, le GIE Osiris, a tenu sa journée annuelle du développement durable et publié deux phrases qui doivent être lues ensemble. La première : « Entre 2021 et 2025 près de 200 M€ auront été investis sur la Plateforme chimique, 80 % de ce périmètre étant soutenu par France Relance. » La seconde porte sur l’activité : pas d’évolution pour l’essentiel des acteurs, entre moins 30 et moins 50 %, et aucune perspective de reprise à l’horizon 2026.
La part de 80 % est le chiffre d’Osiris. La décision publique qui permettrait de la vérifier dans un document du programme ne s’est pas ouverte lors de nos vérifications ; elle reste donc attribuée à Osiris. Ce qu’elle dit, si on la prend au mot, c’est que la vague d’investissement à Roussillon n’était pas seulement de la confiance du marché.
La seule décision chiffrée d’un exploitant dans le dossier est celle de Michelin. Son communiqué du 23 mai 2025 annonce une unité de démonstration de 5-HMF, molécule plateforme biosourcée issue du fructose capable de remplacer des ingrédients d’origine fossile, sur la plateforme d’Osiris : une capacité annuelle de 3 000 tonnes, « un investissement total de 60 millions d’euros, subventionné en partie par l’Ademe en France et le CBE JU au niveau européen », environ 30 emplois directs et un démarrage prévu dans le courant de l’année 2026. Michelin présente le site comme le plus gros site de production de cette molécule à l’échelle mondiale ; c’est l’affirmation de Michelin, pas la nôtre. La page historique de la plateforme, consultée le 11 octobre 2026, date le début de la construction d’octobre 2025. Aucun document retenu ne dit si l’unité produit déjà, et nous ne le laissons pas entendre.
L’argent neuf est allé aux molécules neuves et aux utilités partagées, pas à la reconstruction de l’ancienne chaîne
| Où | Décision | Montant publié | Argent public |
|---|---|---|---|
| Pont-de-Claix (Vencorex) | Reprise partielle, 10 avr. 2025 | Prix de 1,2 M€ ; 19 M€ promis d’ici 2027 (selon le tribunal) | Non publié |
| Jarrie (Arkema) | Projet de recentrage, 21 janv. 2025 | Aucun chiffre du site ; investissements courants du groupe : 761 M€ en 2024 | Non publié |
| Roussillon (Michelin) | Démonstrateur 5-HMF, 23 mai 2025 | 60 M€ au total | En partie subventionné par l’Ademe et le CBE JU ; part non publiée |
| Roussillon (plateforme, selon Osiris) | Projets 2021 à 2025 | Près de 200 M€ | 80 % du périmètre soutenu par France Relance |
Sources 4 Agence France-Presse · 6 Michelin · 7 GIE Osiris · 2 Arkema
Pourquoi l’argent est allé là où il est allé
Réunis, ces quatre documents dessinent un schéma qu’aucun n’énonce seul.
D’abord, l’argent est resté là où la matière était assurée. Les ateliers gardés à Jarrie sont ceux qu’un sel de substitution peut alimenter. Les projets de Roussillon reposent sur des utilités mutualisées dont l’opérateur déclare une consommation d’énergie non fossile supérieure à 75 %. Dans les deux cas, le capital a suivi l’infrastructure partagée qui fonctionnait encore, pas la taille du marché.
Ensuite, l’argent neuf est allé à des molécules neuves, pas au sauvetage de chaînes anciennes. Personne dans le dossier n’a investi pour relancer le chlore à Pont-de-Claix ; le repreneur s’est engagé sur 19 millions d’euros d’ici 2027 sur un site dont les ateliers restants étaient mis en sécurité. Michelin a engagé 60 millions d’euros sur une molécule sans production industrielle européenne.
Enfin, l’argent public se trouve sous l’argent neuf. Osiris attribue à France Relance 80 % de son périmètre 2021 à 2025 ; le communiqué de Michelin indique que l’Ademe et un partenariat européen subventionnent une partie de son unité, sans en publier la part. Lu sans cela, Roussillon semble prouver que le marché croit à la chimie iséroise. Lu avec cela, Roussillon prouve aussi que l’État a choisi où il voulait que la chimie survive.
Le contre-argument : une subvention n’est pas une demande
L’objection la plus forte à la thèse de cet article est qu’elle décrirait une politique publique plutôt qu’une économie. Si 80 % du périmètre d’investissement d’une plateforme est soutenu par un plan de relance, l’investissement montre où la subvention était disponible, pas où un projet tient seul. La phrase d’Osiris sur l’activité, entre moins 30 et moins 50 % sans reprise en vue pour 2026, cadre mal avec 200 millions d’euros de capital.
Nous publions cette objection parce que les faits la soutiennent. Elle n’inverse pas pour autant la direction. La subvention n’a pas sauvé la chaîne de Pont-de-Claix, alors même que, selon Le Figaro, le gouvernement s’était engagé à apporter un euro public pour un euro privé derrière l’offre de coopérative, et elle n’a pas payé la reconstruction du chlore de Jarrie. Elle est allée, avec l’argent propre des exploitants à côté, aux utilités et aux molécules nouvelles. C’est encore une réponse à la question de l’argent : il est dans les éléments d’une plateforme qu’une entreprise et un État jugent tous deux dignes d’être gardés.
Chaque compte d’emplois garde son éditeur et sa date, et aucun n’est compensé par un autre
| Compte | Ce qu’il mesure | Éditeur, date |
|---|---|---|
| 154 | Postes supprimés à Jarrie par le projet de recentrage | Arkema, 21 janv. 2025 |
| 54 sur 450 | Emplois gardés par le repreneur de Vencorex | Le Figaro avec l’AFP, 10 avr. 2025 |
| Environ 30 | Emplois directs prévus à l’unité 5-HMF de Roussillon | Michelin, 23 mai 2025 |
Sources 1 Arkema · 4 Agence France-Presse · 6 Michelin
Ce que cela change pour votre carrière
Si vous regardez les métiers de la chimie et des procédés en Isère, ce dossier vous dit trois choses concrètes.
Le travail durable se trouve dans ce qu’une plateforme ne peut pas perdre : les utilités, le traitement des effluents et de l’eau, la sécurité des procédés, et les ateliers de spécialité qu’une entreprise a choisi de garder. Les lignes conservées à Jarrie et les utilités mutualisées de Roussillon en sont les deux exemples les plus nets. Un candidat capable d’expliquer comment fonctionne un système d’utilités partagé, et ce qui arrive à chaque utilisateur quand une matière s’arrête, parle la langue dans laquelle ces sites fonctionnent désormais.
Le travail nouveau est réduit en effectifs et précis en compétences. L’unité de Michelin représente environ 30 emplois directs. Les postes qui démarrent une unité sans précédent (mise en service, génie des procédés sur une voie nouvelle, qualité sur une molécule nouvelle) sont rares, et ce sont eux que le financement suit.
Le travail de mise en sécurité est lui aussi un vrai travail. L’inspection de la DREAL de janvier 2026 rend compte d’un site mis en sécurité sur 120 hectares. La conformité environnementale, la réhabilitation des sites et l’inspection de sécurité ne sont pas la fin d’une carrière dans la chimie ; dans ce département, elles en sont aujourd’hui une part.
Des exercices correspondant à ces tâches sont en cours de commande pour le catalogue de CareerOn. Tant qu’ils n’existent pas, cet article ne renvoie vers aucune simulation, car un lien vers le mauvais exercice enseignerait le mauvais métier.
