Demandez qui finance l’informatique quantique en France et la réponse habituelle est un chiffre : un plan national de 1,8 milliard1 d’euros, annoncé avec solennité et répété depuis. Le chiffre est exact. C’est aussi ce qu’il y a de moins utile à savoir sur cet argent. Dans son rapport publié en juillet 2026, la Cour des comptes constate que 597 millions d’euros de ce plan étaient engagés au 31 décembre 2025, que 86 % des fonds étaient fléchés sur l’informatique quantique et, dans une phrase que la plupart des lecteurs survolent, que l’un des plus gros engagements de l’État prend la forme d’un contrat d’achat plutôt que d’une subvention. Ce dernier détail change l’identité du client.
Ce texte ouvre le chapitre quantique de l’Atlas des industries de CareerOn. Le chapitre suit une industrie de son argent jusqu’à ses métiers, comme les chapitres précédents l’ont fait pour les semi-conducteurs, l’énergie et le ferroviaire. Il pose la question qu’un investisseur, un lecteur des politiques publiques ou un candidat devrait poser avant toute autre : d’où vient réellement l’argent du quantique français, selon quels documents datés, et que mesure chaque chiffre ?
Le quantique français est financé par l’État dans deux rôles distincts que les chiffres mis en avant confondent, celui de planificateur qui annonce des enveloppes et celui d’acheteur qui signe des contrats, et le second compte davantage que le premier pour les entreprises comme pour les carrières ; l’argent privé est réel mais mince, aucun document retenu ne donne le chiffre d’affaires du quantique français, et le lecteur qui additionne les chiffres publiés obtient un total qu’aucun document ne soutient.
Nous avons lu huit documents datés pour ce texte et vérifié chaque passage cité dans le fichier lui-même avant d’écrire un mot. Quatre sont des documents publics français : le rapport de la Cour des comptes sur la stratégie nationale, le rapport de l’office parlementaire des choix scientifiques sur cette stratégie, de janvier 2022, le rapport annuel de la stratégie pour 2022, et la page du programme d’achat de la défense PROQCIMA, lue le 1er octobre 2026. Un est européen : la stratégie quantique de la Commission du 2 juillet 2025. Trois sont internationaux : deux documents de l’OCDE de 2025 et une cartographie de l’écosystème quantique mondial publiée par l’OCDE et l’Office européen des brevets le 17 décembre 2025. Un communiqué de presse qui reprenait le programme de défense a été écarté, car il n’ajoute rien à la page du programme. Le site de la Cour a refusé notre lecture automatisée ; nous avons utilisé le fichier identique hébergé par le portail de la stratégie nationale, et nous le disons ici.
Un plan, trois chiffres
Commençons par le plan, puisque tous les autres chiffres s’y adossent. En janvier 2022, l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques décrivait la stratégie nationale comme « un plan de 1,8 milliard d’euros d’investissement sur 5 ans, dont 1 milliard venant directement de l’État ». Quatre ans plus tard, la Cour des comptes reprend les mêmes 1,8 milliard, mais avec 1,5 milliard d’euros de fonds publics à l’intérieur.
Il serait facile d’y lire une progression : la part de l’État passant de 1 milliard à 1,5 milliard. Ce n’en est pas une. Les deux documents mesurent des choses différentes. Le chiffre parlementaire compte l’État seul ; la Cour compte les fonds publics, une catégorie plus large qui réunit plusieurs financeurs publics. Aucun n’est une somme dépensée. Ce sont deux enveloppes : ce qui était prévu, pas ce qui a été payé. La mesure de la Cour pour ce qui a réellement bougé est le montant engagé, 597 millions d’euros fin 2025, et un engagement est une promesse de paiement, pas un paiement.
Un même plan, lu au lancement et lu par la Cour
| Ce que le document indique | Mesure | Éditeur, date |
|---|---|---|
| 1,8 milliard d’euros sur 5 ans, dont 1 milliard venant directement de l’État | Total prévu au lancement | OPECST, 20 janvier 2022 |
| 1,8 Md€ prévus, dont 1,5 Md€ de fonds publics ; 86 % fléchés sur l’informatique quantique | Total prévu, audité | Cour des comptes, juillet 2026 |
| 597 M€ engagés au 31 décembre 2025 | Montant engagé | Cour des comptes, juillet 2026 |
Trois lectures d’un même plan, donc, et aucune n’est le montant arrivé dans un laboratoire ou une entreprise. Ce n’est pas un défaut des documents. C’est ainsi que l’argent public est rendu compte, et la discipline consiste à garder chaque chiffre sous son nom. Le lecteur qui écrit que la France a dépensé 1,8 milliard pour le quantique commet deux erreurs dans la même phrase.
La première prédiction, et pourquoi elle échoue
Avant de lire un seul document, nous avons écrit trois prédictions et la preuve qui suffirait à les réfuter. La première voulait que l’argent public soit, en France, la source de financement du quantique la plus importante, plus importante que l’argent privé. Nous nous attendions à ce qu’elle tienne. Elle échoue, et pas parce que l’argent privé se serait révélé plus important. Elle échoue parce que la comparaison ne peut pas être faite à partir des sources.
Le rapport annuel 2022 de la stratégie montre le mieux pourquoi. Il affecte 350 millions d’euros à la recherche fondamentale, aux infrastructures, au transfert de technologie et à la formation, puis ajoute que, même en pleine pénurie de capital-investissement, une somme remarquable de 290 M€ a été levée. La tentation est de poser ces deux chiffres côte à côte et d’appeler leur rapport une répartition entre public et privé. La base ne le permet pas. Le premier est une dotation publique sur la durée d’une ligne de programme ; le second, l’argent que les start-up ont levé auprès d’investisseurs. L’un est un budget, l’autre une série de tours de table. La Cour ajoute une image qualitative : « la France souffre d’un manque de fonds privés et de financement en capital des startups au stade de la croissance », et « Il n’existe qu’un seul fonds privé français de capital-risque spécialisé dans le financement des technologies quantiques ». Les plus grandes start-up ont réalisé des levées de série B d’une centaine de millions d’euros. Cela décrit la forme de l’argent privé. Cela ne le totalise pas.
Les sources internationales confirment la limite plutôt qu’elles ne la lèvent. La cartographie de l’OCDE et de l’Office européen des brevets indique que la participation publique à l’investissement quantique a été la plus forte en Australie et aux Pays-Bas, avec plus de 70 % de l’investissement quantique sur la période 2021 à 2024, et que la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni affichent des parts de financement public plus faibles. C’est une mesure de qui a investi dans les entreprises quantiques, construite à partir de données de transactions. Ce n’est pas une mesure des budgets de programmes publics, et elle ne donne aucune part française chiffrée. Le verdict honnête est donc celui que nous consignons : la première prédiction échoue telle que formulée, et nous refusons de publier une comparaison qu’aucun document ne fait.
L’État comme client
La deuxième prédiction a tenu, et c’est la découverte la plus utile de ce texte. Nous pensions que l’État n’est pas seulement un financeur du quantique français mais aussi un acheteur. Le programme de défense PROQCIMA en apporte la preuve. Le 5 mars 2024, la Direction générale de l’armement, la DGA, a notifié des accords-cadres à cinq sociétés. La page du programme précise que ces accords courent sur une durée totale d’au moins 10 ans, pour un montant maximal de 500 millions d’euros.
Deux précautions avant d’en tirer la portée. Les 500 millions sont un plafond, pas une commande déjà passée ni une somme déjà versée. Et la page est vivante : nous l’avons lue le 1er octobre 2026, et son objectif technique a déjà été réécrit une fois. Ces limites posées, la Cour explique pourquoi la forme compte : le programme, écrit-elle, « prend la forme d’un marché public et non celle d’une subvention, se traduisant donc par du chiffre d’affaires pour les entreprises avec une visibilité de moyen terme ».
L’État signe comme client, pas seulement comme financeur
| Ce que le document indique | Mesure | Éditeur, date |
|---|---|---|
| Le 5 mars 2024, la DGA a notifié des accords-cadres à cinq sociétés, sur au moins 10 ans, pour 500 M€ au maximum | Plafond de commande | SGPI, ministère des Armées, lu le 1er octobre 2026 |
| Il prend la forme d’un marché public et non d’une subvention, et devient donc du chiffre d’affaires pour les entreprises | Forme du financement | Cour des comptes, juillet 2026 |
Sources 2 Ministère des Armées · 1 Cour des comptes
Une subvention paie de la recherche. Un contrat paie une machine livrée, selon un cahier des charges et un calendrier. Pour une start-up, c’est la différence entre un laboratoire et un fournisseur. Cela explique aussi ce qui déroute les observateurs extérieurs : pourquoi les entreprises quantiques françaises parlent de clients alors que le marché commercial reste petit. Leur premier client d’envergure est le ministère des Armées, et il achète plutôt qu’il ne subventionne.
Cinq mesures qui ne s’additionnent pas
La troisième prédiction était que nous trouverions un chiffre daté des ventes du quantique français. Nous ne l’avons pas trouvé. Aucun document retenu n’en publie. La Cour publie à la place une part : la part de marché des entreprises françaises sur le hardware s’élève à 20 %. C’est une position dans un marché, pas la taille du marché, et c’est ce que les sources offrent de plus proche d’un poids commercial. Nous avons reformulé la prédiction plutôt que de l’étirer, et le chiffre d’affaires reste non publié.
Les sources plus larges offrent ensuite une série de grands chiffres, chacun exact, qu’on ne peut pas combiner. La Commission écrit qu’au cours des cinq dernières années, l’UE et les États membres ont investi plus de 11 milliards d’euros dans les technologies quantiques. Elle cite aussi une prévision de marché qui passe de 2 à 3 milliards d’euros aujourd’hui à 155 milliards d’ici 2040. Le document d’orientation de l’OCDE indique que l’Union européenne mène en annonces de financement avec environ 8,4 milliards de dollars, en combinant engagements nationaux et européens, la France à 2,2 milliards de dollars, derrière l’Allemagne à 3,3 milliards et devant les Pays-Bas à 1 milliard. Un second document de l’OCDE cite un seul programme de recherche français à 170 millions de dollars.
Cinq mesures de l’argent, jamais additionnées
| Ce que le document indique | Mesure, périmètre | Éditeur, date |
|---|---|---|
| 350 M€ de fonds publics pour la recherche, les infrastructures, le transfert et la formation ; 290 M€ levés par les start-up | Budget public et levées privées, France | France 2030, mars 2023 |
| Part publique supérieure à 70 % en Australie et aux Pays-Bas ; plus faible en France, en Allemagne et au Royaume-Uni | Part de l’investissement quantique, par pays | OCDE et OEB, 17 décembre 2025 |
| Plus de 11 milliards d’euros investis par l’UE et les États membres en cinq ans ; un marché prévu de 2-3 milliards à 155 milliards d’euros d’ici 2040 | Total public, UE ; prévision de marché, mondiale | Commission européenne, 2 juillet 2025 |
Sources 4 France 2030 · 6 Organisation for Economic Co-operation and Development · 5 European Commission
Lus ensemble, ces chiffres décrivent cinq choses différentes : un budget public français, des tours de table privés, une part de l’investissement par type d’investisseur, un total public européen et une prévision de marché mondiale. Certains sont en euros, d’autres en dollars. Certains sont des annonces, qui ne sont ni des engagements ni des dépenses. La prévision est mondiale et publiée avec sa source ; ce n’est ni un marché français ni notre estimation. Additionner deux d’entre eux produit un nombre qui n’existe dans aucun document, et c’est l’erreur la plus courante quand on écrit sur cette industrie.
Ce que les documents ne disent pas
Les limites de ces sources font partie du constat. Aucun document retenu ne donne un total consolidé de l’argent privé investi dans le quantique français. Aucun ne donne le chiffre d’affaires du quantique français. Aucun ne dit quelle part des 597 millions engagés a été versée. Le plafond de la défense ne dit rien de la part qui sera commandée. Les annonces recensées par l’OCDE proviennent d’un cabinet de veille et sont des annonces, pas des engagements. Et la prévision de 155 milliards, le chiffre le plus cité dans les présentations aux investisseurs, est une projection pour un marché mondial à quinze ans.
Nous avons aussi confronté notre propre catalogue aux sources, avec la règle que nous appliquons aux employeurs : une simulation n’est placée que si un document retenu nomme sa technologie. La Cour cite les qubits de chat, des qubits supraconducteurs résistant aux bruits, parmi les filières matérielles françaises financées, à côté des qubits de spin sur silicium. Cela place notre simulation de qubit supraconducteur. Notre simulation d’électronique cryogénique n’est pas placée : les sources financent des systèmes de refroidissement et des qubits de spin sur silicium, mais aucun document retenu ne cite l’électronique de contrôle cryogénique, et nous la publions donc comme non placée plutôt que d’affirmer un lien que les preuves ne font pas.
Ce que cela change pour votre carrière
Pour un candidat, l’argent indique où se trouve le travail avant n’importe quel site d’offres. Trois conclusions découlent des sources, chacune bornée par ce qu’elle peut prouver.
D’abord, suivez le contrat, pas l’enveloppe. Le chiffre phare du plan se répartit entre des lignes de recherche ; le programme de défense est un contrat avec cinq entreprises nommées sur au moins dix ans. Les ingénieurs capables de livrer selon un cahier des charges, de tester une machine et de documenter ses performances font le travail qu’un acheteur paie, ce qui est un autre métier que la recherche financée par les subventions. Si vous hésitez entre deux offres, demandez si l’argent d’une équipe vient d’une subvention ou d’un contrat. La réponse prédit vos trois prochaines années.
Ensuite, le matériel est le terrain où la France tient une position mesurée, 20 % du marché selon la Cour, et les filières financées sont nommées. Si vous venez de la physique, de l’ingénierie hyperfréquence ou de la mesure à basse température, la filière supraconductrice est l’une de celles que les sources citent. Vous pouvez vous y exercer avec notre simulation Ingénieur qubits supraconducteurs : conception et caractérisation d’un qubit chat, qui vous fait travailler la conception d’un qubit, la mesure cryogénique et un budget de cohérence comme le ferait une équipe matérielle. Notre seconde simulation quantique, Ingénieur électronique cryogénique : contrôle quantique intégré à 4 K, est un vrai entraînement au cryo-CMOS et aux budgets thermiques, mais nous ne prétendons pas que les documents de ce texte nomment ce métier ; voyez-la comme une préparation à un profil que les sources n’ont pas encore compté.
Enfin, les sources nomment un travail que nous ne simulons pas encore. La Commission cite l’ingénierie logicielle quantique, l’intégration de systèmes et la cybersécurité quantique parmi les compétences dont l’industrie a besoin. Nous n’avons de simulation pour aucune des trois, et nous les consignons comme des manques de notre propre catalogue plutôt que d’étirer une simulation existante. Pour un ingénieur logiciel ou un spécialiste de la sécurité, c’est un signal : le domaine réclame des profils qu’il ne forme pas encore à grande échelle.
Pour les employeurs et les investisseurs, les mêmes sources portent une leçon plus discrète. Une entreprise dont le premier grand client est l’État construit selon le cahier des charges d’un acheteur et sur un calendrier public. C’est une force tant que le marché commercial reste petit, et une dépendance à anticiper quand il grandira.
Comment nous avons lu ces documents
Chaque chiffre de ce texte figure dans le passage du document que nous citons, et chaque passage a été vérifié dans le fichier en ligne avant l’écriture. Chaque chiffre garde la mesure que son éditeur lui a donnée : un plan est un plan, un engagement un engagement, un plafond un plafond, une prévision une prévision. Quand deux documents publient des nombres différents pour ce qui semble être la même chose, nous publions les deux avec leurs dates sans les réconcilier. Rien n’est additionné d’un document à l’autre, rien n’est converti d’une devise à l’autre, et rien n’est moyenné. Le prochain texte de ce chapitre suit le même argent jusqu’aux laboratoires et aux entreprises qui le reçoivent.
