Le 18 novembre 2025, l'entreprise commune EuroHPC a signé avec le fournisseur Eviden le contrat d'Alice Recoque, le deuxième supercalculateur exaflopique européen. La Commission européenne évalue le budget total à environ 355 millions d'euros, et l'installation doit commencer en 2026 à Bruyères-le-Châtel.
En France, le calcul est acheté par quelques acheteurs institutionnels selon des cycles de marchés pluriannuels, et chaque attribution, du contrat Alice Recoque de 355 millions d'euros à la machine classifiée de la défense, décide pour des années des fournisseurs, des sites et des compétences nécessaires.
Ce dossier suit l'argent et les signatures. Il montre d'abord comment une machine publique se partage entre un propriétaire, un hébergeur, un exploitant et un fournisseur. Il examine ensuite qui paie, comment un acheteur classifié a départagé deux candidats, et à quoi ressemblent désormais les offres privées lorsqu'elles sont vendues aux États. Il se termine par la règle que l'État applique à ses propres données sensibles, par l'argument contraire à notre lecture et par les emplois que crée chaque attribution.
Une machine, quatre institutions
Qui apprend que la France va accueillir un supercalculateur exaflopique imagine volontiers un ministère français achetant une machine. Les documents décrivent autre chose. Le 21 juin 2024, EuroHPC a annoncé la signature de la convention d'hébergement d'Alice Recoque avec GENCI, l'opérateur national du calcul intensif, et précisé que le système serait exploité par le CEA. Dix-sept mois plus tard, le 18 novembre 2025, EuroHPC annonçait le contrat d'acquisition passé avec le fournisseur retenu, Eviden.
Le récit que la Commission européenne publie le même jour complète le tableau. La machine appartient à l'entreprise commune EuroHPC. Elle est hébergée par le consortium Jules Verne, qui réunit GENCI et le CEA pour la France, SURF pour les Pays-Bas et GRNet pour la Grèce. Elle est installée au Très Grand Centre de Calcul, le TGCC, à Bruyères-le-Châtel.
Quatre institutions différentes possèdent, hébergent, exploitent et construisent une même machine exaflopique française
| Rôle | Qui le tient |
|---|---|
| Propriétaire | Entreprise commune EuroHPC |
| Hébergeur | Consortium Jules Verne (GENCI, CEA, SURF, GRNet) |
| Exploitant | CEA, au TGCC, Bruyères-le-Châtel |
| Fournisseur | Eviden |
Sources 1 European High Performance Computing Joint Undertaking · 2 European High Performance Computing Joint Undertaking · 3 European Commission
Quatre rôles, quatre institutions. Le propriétaire est européen. L'hébergeur est un consortium de trois pays. L'exploitant est un organisme national de recherche. Le fournisseur est une entreprise. Les documents lus ici consignent deux signatures distinctes avec le propriétaire : l'hébergeur a signé la convention d'hébergement, le fournisseur le contrat d'achat. Chaque rôle porte ses propres obligations.
Pour qui veut lire le marché, ce découpage compte. L'attribution qui a fait les titres en novembre 2025 était la dernière signature d'une séquence, pas la première. La convention d'hébergement était venue avant et avait déjà fixé le site et l'exploitant un an et demi avant le choix du fournisseur. Une entreprise espérant vendre des services autour de la machine, ou un candidat espérant y travailler, aurait appris où elle serait installée en lisant le document de juin 2024, pas le contrat.
Bruxelles paie la moitié
La Commission européenne énonce le financement sans détour. Le budget total s'élève à environ 355 millions d'euros. EuroHPC en finance 50 % au titre du programme pour une Europe numérique. La France, les Pays-Bas et la Grèce financent les autres 50 %.
Bruxelles paie la moitié de la facture exaflopique et trois États paient l’autre moitié
- EuroHPC JU (programme Europe numérique): 50 % part d’un budget total d’environ 355 millions d’euros
- France, Pays-Bas et Grèce: 50 % part d’un budget total d’environ 355 millions d’euros
part d’un budget total d’environ 355 millions d’euros
Source 3 European Commission
La page de la Commission ne dit pas comment les trois États se répartissent leur moitié, et aucun document lu pour ce dossier ne le dit non plus. Nous n'imprimons donc aucune part nationale. Il serait facile de supposer que la France, pays hôte, en paie l'essentiel ; rien de ce que nous avons lu ne l'affirme.
Ce partage montre en revanche où se situe la décision. Une machine payée pour moitié par un programme européen est achetée par un organisme européen, qui signe le contrat et en est propriétaire. La France a choisi de l'héberger et de l'exploiter, et elle en paie une partie, mais elle ne l'achète pas seule. C'est le premier sens dans lequel le calcul est acheté en France par quelques acheteurs institutionnels : ces acheteurs sont des institutions qui mettent en commun des fonds par-delà les frontières, et elles achètent selon des cycles qui se comptent en années.
La même page de la Commission inscrit Alice Recoque dans un programme plus large. Elle recense 19 AI Factories et 13 AI Factory Antennas en cours de déploiement en Europe. La France a obtenu l'une d'elles. Le 12 mars 2025, le ministère de l'Économie a annoncé que l'AI Factory France avait été retenue par le programme EuroHPC. Elle est portée par GENCI avec Inria, le CNRS, le CEA, le CINES, l'AMIAD et d'autres partenaires. Le communiqué du ministère rappelle que le supercalculateur Jean Zay est en service depuis 2019 et qu'Alice Recoque était prévu pour 2026.
GENCI décrit l'AI Factory avec ses propres mots. Le 16 septembre 2025, il écrivait que l'AI Factory France fédère des startups, des PME, des grands groupes, des organismes de recherche, des universités et neuf clusters d'IA, et qu'elle propose des services de calcul, de données et de compétences. Autrement dit, l'acheteur institutionnel n'achète pas seulement des machines. Il revend l'accès à ces machines, accompagné de données et de formation, aux entreprises et aux laboratoires qui ne peuvent pas acheter les leurs.
Un acheteur classifié pèse plus que le prix
Le deuxième acheteur de ce dossier ne publie pas son budget. Le 24 octobre 2024, le ministère des Armées a annoncé avoir notifié au groupement formé par Hewlett Packard Enterprise et Orange son supercalculateur classifié dédié à l'IA. Le communiqué ajoute trois conditions qu'aucun acheteur commercial n'inscrirait dans un appel d'offres. La machine est installée au Mont-Valérien, à Suresnes. Elle n'est pas connectée à internet. Elle est maintenue par des ressortissants français habilités au secret de la défense nationale.
Le même jour, Le Figaro publiait une dépêche de l'AFP sur la manière dont le choix avait été fait. À la mi-octobre, devant la commission de la défense, le ministre avait décrit deux réponses « très différentes (...) sur le délai, sur le prix, sur la performance et sur le staff ». Il avait qualifié l'une des offres d'« anormalement faible ». La dépêche ajoute une phrase qui compte autant que l'attribution elle-même : tous les GPU d'IA viennent d'entreprises américaines, et les deux candidats achetaient « à la même source de GPU ».
Un acheteur classifié note le délai, la performance et le personnel habilité, pas seulement le prix
| Critère | Ce que montre le dossier |
|---|---|
| Prix | une offre jugée « anormalement faible » par le ministre |
| Délai, performance, personnel | les deux réponses différaient sur chacun, selon ses mots |
| Isolement | non connecté à internet, au Mont-Valérien |
| Personnes | maintenu uniquement par du personnel habilité secret-défense |
| Puces | 1 024 puces de dernière génération, de la même source américaine quel que soit le lauréat |
Sources 4 Ministère des Armées · 5 Ministère des Armées · 6 Agence France-Presse
Le 5 septembre 2025, le ministère a annoncé l'inauguration de ce qu'il présente comme le plus puissant supercalculateur classifié dédié à l'IA en Europe. L'inauguration avait eu lieu le jeudi 4 septembre. La machine est exploitée par l'AMIAD, l'agence ministérielle pour l'IA de défense. Elle compte 1 024 puces de dernière génération. Seuls des personnels habilités secret-défense l'exploitent.
Lus ensemble, les trois documents décrivent un acheteur pour qui l'offre la moins chère était un signal d'alerte, pas un avantage. Le délai, la performance et le personnel ont compté à côté du prix. La condition de personnel, surtout, transforme un achat de matériel en décision sur le marché du travail : le lauréat devait aligner des ressortissants français habilités au secret de la défense nationale, une condition inscrite dans l'attribution elle-même.
Aucun des deux documents ministériels n'imprime de montant de contrat. Un article de presse en donne un, mais il repose sur des sources anonymes derrière un accès payant, et nous ne l'avons pas utilisé. La lecture de ce dossier n'en a pas besoin. La question n'est pas ce que la machine a coûté ; c'est ce que l'acheteur a choisi de peser.
Les offres privées arrivent désormais sous forme de plateformes
Les acheteurs institutionnels ne sont pas seuls sur le marché du calcul en France. Le 11 juin 2025, Mistral AI a annoncé Mistral Compute, une offre de GPU, d'orchestration, d'API et de services qui va du serveur nu à la plateforme gérée, destinée aux États, aux entreprises et aux laboratoires de recherche. Le même jour, NVIDIA écrivait que la plateforme de Mistral AI compterait 18 000 GPU Blackwell et Blackwell Ultra.
Deux détails comptent pour ce dossier. Le premier est la liste des clients. Mistral cite d'abord les États, ce qui place une entreprise privée en dialogue direct avec les acheteurs institutionnels qui acquièrent Alice Recoque et la machine de la défense. Le second est le fournisseur. Les GPU sont ceux de NVIDIA, soit exactement la contrainte que la dépêche de l'AFP décrivait pour l'appel d'offres de la défense : quel que soit l'acheteur, les puces viennent du même endroit.
Nous n'avons pas imprimé de localisation pour Mistral Compute, car le seul document qui en donne une est un article secondaire, et nous n'avons cité aucun partenaire de lancement que les annonces d'origine ne nomment pas. Nous n'avons pas non plus rattaché la plateforme à des montants d'investissement nationaux annoncés ailleurs ; le billet de NVIDIA présente un chiffre élevé d'une manière que l'annonce d'origine ne soutient pas, et nous l'avons écarté.
La règle de l'État est une qualification, pas un drapeau
Lorsque l'État achète du cloud pour lui-même, une règle écrite s'applique. La DINUM, la direction interministérielle du numérique, l'expose sur ses pages « La doctrine de l'État : Cloud au centre » et « Adopter le Cloud pour son administration », que nous avons lues le 27 septembre 2026. La Première ministre a signé le 31 mai 2023 une circulaire qui actualise la doctrine et la notion de données sensibles, et remplace la circulaire du 5 juillet 2021.
Selon cette règle, les données d'une sensibilité particulière hébergées sur un cloud commercial doivent relever de SecNumCloud, ou d'une qualification européenne au moins équivalente, et être protégées contre tout accès non autorisé des autorités d'États tiers. La règle ne dit pas que le prestataire doit être français. Elle dit qu'il doit détenir une qualification et être à l'abri d'un risque juridique précis. Un acheteur qui l'applique compare des certificats et des protections contractuelles, pas des passeports.
C'est, sous une forme plus douce, la logique que le ministère des Armées a appliquée avec sa condition de personnel. L'acheteur nomme la protection dont il a besoin, et le marché s'organise autour de cette protection. C'est aussi pourquoi le premier dossier de cette série constatait que le prix d'un cloud souverain se paie en partie en travail de qualification.
L'argument contraire
Un argument sérieux soutient que la décision ne se prend pas au moment de l'achat. La dépêche de l'AFP indique que tous les GPU d'IA viennent d'entreprises américaines et que les deux candidats à la machine de la défense achetaient à la même source. NVIDIA fournit la plateforme de Mistral. Si chaque acheteur finit avec les mêmes puces, le choix entre fournisseurs change l'intégrateur, le contrat et le service, mais pas le cœur de la machine.
Dans cette lecture, les contraintes décisives sont celles que décrivait le deuxième dossier de cette série : le raccordement au réseau électrique, le refroidissement et l'eau. Un acheteur peut signer un contrat, mais une machine ne tourne pas tant que son site n'a pas l'électricité et le refroidissement nécessaires. L'attribution ne serait alors qu'une formalité, venant après des décisions prises par les gestionnaires de réseau et les aménageurs.
Nous pensons que l'argument contraire a raison sur les puces et tort sur les conséquences. Les documents montrent que chaque attribution fixe pour des années un site, un exploitant et une condition de personnel : Bruyères-le-Châtel et le CEA pour Alice Recoque, le Mont-Valérien et des personnels habilités pour la machine de la défense. Ces décisions ne sont pas prises par le fournisseur de GPU. Elles sont prises par l'acheteur, et elles décident de l'endroit où se trouvent les emplois.
Ce qui changerait notre lecture
Trois évolutions affaibliraient cette thèse. Si la répartition entre les trois États hôtes était publiée et montrait que la France paie peu, l'idée que la France achète son propre calcul exaflopique devrait être reformulée. Si une grande attribution publique de calcul se faisait sur le seul prix, sans condition de site, de délai ou de personnel, l'argument selon lequel l'acheteur pèse plus que le prix perdrait sa meilleure preuve. Et si une offre de cloud français qualifiée pouvait s'acheter sans engagement pluriannuel, le cycle de marché cesserait d'être l'unité qui compte. Aucun des documents lus pour ce dossier ne montre l'une de ces trois évolutions.
Ce que cela change pour votre carrière
Chaque attribution de ce dossier désigne un lieu et un type de travail. À Bruyères-le-Châtel, une offre d'emploi du CEA que nous avons lue le 27 septembre 2026 décrit les 1 800 salariés du centre et l'exploitation des supercalculateurs du TGCC pour les missions de défense et au profit de la recherche. L'offre elle-même porte sur un poste d'ingénieur en informatique, solutions IA et informatique scientifique, en contrat de 36 mois. C'est le travail d'exploitation et de calcul scientifique qui entourera Alice Recoque une fois l'installation commencée.
Chaque attribution crée une demande d’exploitants et d’ingénieurs sur des sites nommés
| Acheteur ou site | Ce qui est publié | Métiers visés |
|---|---|---|
| AMIAD, Bruz et Palaiseau | 300 recrutements prévus d’ici fin 2026 | ingénieurs IA de défense |
| CEA, Bruyères-le-Châtel | 1 800 salariés au centre ; un CDD de 36 mois d’ingénieur HPC | exploitation HPC, calcul scientifique |
| TGCC, hôte d’Alice Recoque | installation prévue à partir de 2026 | intégration et exploitation du système |
Sources 3 European Commission · 7 Ministère des Armées · 8 Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives
Côté défense, le ministère des Armées a publié le 1 août 2025 que l'AMIAD prévoit 300 recrutements d'ici fin 2026, sur deux sites principaux, Bruz et Palaiseau. C'est un plan, pas un décompte de personnes recrutées. Il désigne des ingénieurs en IA de défense, et les personnels de maintenance habilités qu'exige le communiqué d'octobre 2024. Autour de l'AI Factory, la description de GENCI désigne des experts capables de fournir des services de calcul, de données et de compétences aux startups et aux laboratoires.
Aucun des documents d'employeur lus pour ce dossier n'imprime de salaire, et ce dossier n'en donne donc aucun. Ce qu'ils montrent, c'est une leçon de calendrier. Le site et l'exploitant sont connus des années avant l'arrivée de la machine. Un candidat qui lit les conventions d'hébergement, et pas seulement les annonces de contrat, peut voir où sera le travail avant que les offres d'emploi paraissent, et commencer l'habilitation de sécurité, la formation au calcul intensif ou l'expérience en calcul scientifique que ces acheteurs demanderont.
